Rupture

Le système technique, sa conception de la vie

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dimanche 25 octobre 2015

Ce n’est pas notre "nouveau monde" technique qui inventa la bureaucratie mais, il y a bien longtemps, les empires. Cependant, ce "monde" technique a lui aussi développé une bureaucratie tendant toujours à s’accroître. Y aurait-il une parenté entre les vieux empires et le monde industriel d’aujourd’hui ?

La bureaucratie technique est une bureaucratie de normalisation générée par le système technique de production-distribution capitaliste (c’est le système de production-distribution qui, pour le capitaliste, collecte les fonds, et non – comme pour les empereurs – des collecteurs d’impôts adossés à une police et une justice).

Les pouvoirs capitalistes ayant laissé subsister de multiples pouvoirs territoriaux, c’est à un enchevêtrement de bureaucraties que nous sommes aujourd’hui confrontés, les bureaucratie traditionnelles de type "empire" subsistant toujours. Mais un mouvement d’uniformisation déjà très avancé est en cours : la bureaucratie traditionnelle est de plus en plus imprégnée de normes techniques et d’esprit technicien, quand elle n’est pas carrément phagocytée par la bureaucratie technique [1]. Un mouvement qui ressemble à une dérive totalitaire d’un monde que l’on qualifie encore, par habitude, de "politique", avec le systémisme comme volonté.

Ce que l’Occident nomme fièrement sa démocratie, c’est cela : une bureaucratie technique permanente à laquelle on ajoute, dans un souci de communication, de publicité, d’interfacibilité avec la masse des producteurs-consommateurs, des parlements de représentants intérimaires élus d’une façon ou d’une autre. Bien sûr, tout cela dans le cadre d’un "État de droit" (que beaucoup semblent considérer comme valeur suprême ; ce n’est cependant qu’une organisation centralisée de régulation de la société, basée sur un système pyramidal de normes législatives).

L’écologie politique des partis ne remet aucunement en cause cet ensemble dominée par la bureaucratie technique et l’esprit technicien, loin de là ! En Europe, les seuls partis qui tentent de s’opposer à cette main-mise de la technique sur la société confondent le système technique avec la mondialisation et avec la Communauté Européenne du Charbon et de l’Acier… Euh, pardon, avec l’Union Européenne. Il s’agit-là, il est vrai, d’une méprise fort compréhensible, étant donné que ce système d’origine marchande, par nature anational, se sert des instances internationales pour imposer ses vues. Ces partis répondent donc par une volonté de replis "national", volonté qui trouve son énergie dans une soif identitaire nourrit par mille discours nostalgiques (que les puissantes organisations médiatiques du système technique leur servent quotidiennement). Ces partis, totalement aveuglés, frappent donc à côté. Ce qui n’est pas forcément un problème pour leurs chefs, ils se servent d’un mot qui, hors contexte administratif ou policier, signifie ce que l’on veut, c’est-à-dire d’un mot dépourvu de signification propre : le mot "identité", parce que les mots sans signification propre empêchent de réfléchir avec lucidité mais permettent d’argumenter, et c’est tout ce qu’il faut pour les amateurs de pouvoir ; il est économique de bâtir un monument lorsqu’on ne se soucie pas de ses fondations, quand seul importe l’effet instantané.

Il faut dire que le système technique sait se vendre en tant que garanti contre les dangers de l’« industrie » : il nous affirme que les normes sont faites pour nous protèger. Du grand art ! La plupart des normes n’ont en réalité comme nécessité que les processus de fabrication et d’échanges que l’on a choisi, elles sont là pour en assurer la viabilité, quelquefois dans le cadre de rivalités sur les marchés.

(Les dangers de l’« industrie »… c’est ainsi que le système technique capitaliste se nomme lui-même, l’« industrie », ce qui laisse dans l’ombre le capital, les marchands-spéculateurs-usuriers qui sont ses propriétaires et inventeurs.)

La culture occidentale, aujourd’hui, est moins une culture humaniste qu’une culture technique dominée par le systémisme et plus précisément la cybernétique (dont font parties les conceptions écosystémiques). Ce n’est pas seulement une culture gravée dans nos têtes (au point qu’il existe des gens qui voudraient se libérer de l’Histoire, de leur propre histoire, du politique et du désir, c’est-à-dire de la vie elle-même, leur préférant un processus de fabrication et de maintenance technologique [2]), c’est un système technique inscrit jusque dans notre langage et nos manière de penser, mais aussi gravé dans le territoire, dans nos maisons, sur nos terre, sur notre Terre, et même à l’intérieur et tout au-dessus, un système technique qui a l’ambition de totalement régenter l’espace et le temps, nos emplois de l’espace et du temps (déjà nous pensons "emploi de" et non "vie dans")… Peut-être même qu’en réalité n’existe plus qu’un espace technique et un temps technique qui nous emploient, nous…

 
Respirons !

 

Bon, ce n’est peut-être pas aussi rassurant que ça ! Je ne connais pas le sens exact de Nõianeitsi, mais neitsi signifie vierge et Nõid signifie sorcier (en estonien – la vidéo semble lituanienne) [3]… Quant aux deux musiciennes ci-dessous, que peuvent-elles bien se raconter ?
 

[1En me relisant je me demande si, ici, je n’inverse pas un peu les rôles  ; l’esprit technicien n’est-il pas une variante de l’esprit bureaucratique  ?

[2Geneviève Azam – pourtant économiste – a récemment publié tout un livre à ce sujet : Osons rester humain, les impasses de la toute-puissance (Les Liens qui Libèrent, avril 2015). C’est même en partie la lecture de ce livre qui m’a inspiré ce billet, et plus précisément cette phrase :

«  Mais le terme d’artifice n’a plus de sens dès lors qu’il s’agit de la refabrication et du façonnage industriel des humains à partir de leurs propres inventions, dès lors que la technique les transforme en outils de son propre développement.  »
(p.117 – souligné par moi)

En plus d’une analyse pertinente, on trouve rassemblées dans ce livre pas mal d’informations peu rassurantes. Comme cette citation d’un certain Philippe Marlière, qui exerce entre autres l’activité de conseiller du directeur des sciences du vivant du Commissariat à l’énergie atomique (CEA) – sans rire  ! – :

«  La vie est loin d’être parfaite, nous pouvons l’optimiser. L’industrie demande une biodiversité artificielle qui déborde l’offre génétique des espèces naturelles […], Je propose une démarche postbiotique en utilisant les organismes vivants comme plates-formes, pour faire bifurquer la création.  »
(p.179, aussi p.113 d’un ouvrage de Bernadette Bensaude-Vincent et Dorothée Benoît-Browaeys : Fabriquer la vie. Où va la biologie de Synthèse  ?)

Voir aussi à ce propos le site de l’organisation que préside Bernadette Bensaude-Vincent, Vivagora.
Je n’ai, personnellement, aucune opposition de principe ou morale aux biotechnologies, mon opposition à ces techniques n’est que mon opposition à toute technique dont l’utilité avérée est toute entière utilité aux marchands-spéculateurs-usuriers (comme nous vivons dans une société pleine d’humour, nous parlons en général, dans ce cas, d’«  utilité économique  »). Mon opposition est accrue, évidemment, chaque fois que ces techniques présentent des dangers considérables, ce qui est très généralement le cas.

(note : Ne pas confondre Philippe Marlière, biologiste, avec Philippe Marlière, politologue et "socialiste affligé" devenu membre du Front de gauche, bien que je ne sois pas sûr de leur incompatibilité)

[3(ajouté le 11 juillet 2017) Cela voudrait dire "petite sorcière", ce qui me rassure. En même temps, je me demande bien pourquoi cette danse se nomme ainsi, et pourquoi cela me rassure  !
https://youtu.be/BNh8oDPAh7k

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