Peuples sans limites

« Tout royaume divisé en lui-même sera désolé »

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dimanche 29 novembre 2015

« Tout royaume divisé en lui-même sera désolé », nous disent les évangiles de Luc et Matthieu. Tout le monde connaît, sous une forme ou une autre, cette sentence, et pas que dans les régions culturellement dominées par Le Livre et des souvenirs nostalgiques d’empires merveilleux : tous les prophètes, tous les penseurs renommés, ont affirmé des choses semblables.

Là où on ne s’entend plus, c’est sur la nature de la division, et donc aussi sur celle du "royaume". On a souvent accusé les "banlieues", pauvres d’argent et riches de couleurs, d’être "communautaristes". Dans la mesure où cette accusation n’est pas dénuée de pertinence, il ne peut s’agir que d’un communautarisme non voulu, non souhaité, parce qu’en réalité, les "banlieues" n’aspirent qu’à faire communauté avec le reste du pays, qu’à faire cause commune avec tous les autres quartiers, avec l’ensemble du pays. Et c’est parce qu’elles essuient quotidiennement des marques ostensibles d’un refus qu’elles se soulèvent parfois collectivement. Les banlieues se révoltent collectivement parce qu’elles veulent participer au capitalisme, non parce qu’elles le refuseraient. Pour refuser collectivement le capitalisme lorsqu’on en est submergé, il faut en être ou en avoir été ; parce que, dans un monde où il règne en maître absolu, lui seul distribue ce qui permet de surnager et de prendre des forces.
Loin d’en être, les jeunes des banlieues colorées en sont maintenus éloignés. Dès l’école, ils sont niés, surtout ceux dont la culture familiale est musulmane (mépris absolu de la langue arabe, par exemple), et jusque dans la mosquée où, à ce qu’il paraît, on leur parle parfois des lois du « pays hôte » – qui ne serait donc pas vraiment le leur. Aussi sont-ils amenés, souvent, à refuser aussi bien l’école et ce qu’elle représente, que la mosquée et ce qu’elle représente, se retrouvant sans guides et sans liens, comme un enfant perdu dans la jungle. Et on leur reproche un communautarisme !

Il n’y a rien de plus beau que le communautarisme, c’est lui qui soude les royaumes, ce ne sont pas les drapeaux, ni les hymnes, ni les massacres. Du moins si l’on entend par "communautarisme" la volonté (naturelle) de bâtir ensemble un monde. Cette volonté en acte forme quelque chose de très au-dessus de n’importe quelle forme d’unité, elle forme l’union, elle forme une communauté vivante dotée de beaucoup mieux qu’une identité : une ipséité (elle n’est pas la même qu’hier ni la même que demain et pourtant nous savons qu’elle existe, qu’elle est là, qu’elle vit en nous et par nous et que, donc, elle est toujours essentiellement la même).

Les ZADs, par exemple, sont des communautés réelles mais très jeunes encore, très dynamiques mais instables… L’État redoute la communauté et a raison de la redouter, et le pays a tort lorsqu’il ne redoute pas l’État (mais l’homme Valls gagnerait à cesser de combattre ceux qui ne partagent pas ses convictions, même s’il aurait encore plus de difficultés à combattre les idées plutôt que les personnes).

En même temps, ce désir bienheureux de faire communauté, nécessaire à la cohésion des mondes humains (des "royaumes"), est l’une des causes de ce qu’on appelle parfois, et peut-être à tort, "asservissement volontaire". Car chacun a besoin de recevoir le monde et de l’accepter, en y participant. Chacun reçoit et accepte le monde où il vit comme il reçoit et accepte la terre, le ciel et tous les éléments naturels. Les mondes humains ne pourraient exister s’il n’en était pas ainsi. C’est donc moins à d’autres humains que chacun de nous s’asservit, qu’à un état de choses – organisation socio-économique, idéologie dominante… –, un univers humain donné que seules des crises personnelles et sociales permettent de remettre en cause (en attendant, certains s’en sortent apparemment mieux, individuellement, en se servant de l’état de choses au moins autant qu’ils s’y asservissent – ceux qui ont des dents, dirait le barbare à visage presque humain).

Cette communion dans la coopération, cette union des différences recherchée par tous parce que tous en ont besoin – même lorsqu’ils l’ignorent, ils le sentent –, le principe de laïcité, au moins tel qu’il est compris aujourd’hui en France, s’y oppose. Ce principe de laïcité est la volonté de rejeter dans l’ombre des foyers les différences culturelles, comme si les êtres vivants et pensants pouvaient se morceler, laisser une partie d’eux-mêmes à la maison en allant dans le monde ! Cette volonté laïque exacerbée ne tient tout simplement pas la route et contribue à l’apparition dans les "quartiers" du sentiment de vivre en sous-France, d’être des sous-français sans doute bons qu’à vivre en sous-France (parfois, même lorsqu’ils ont la possibilité de suivre des études, ils y renoncent ; pas parce qu’ils critiquent ces études, mais parce que les diplômes ne repeignent pas les visages et ne changent pas les noms propres, les noms d’identité). Un vrai pays ne se fait pas par le haut en écrasant ceux qui l’habitent par une volonté de formatage, il se fait au contraire par le bas, par l’effet constructif de la vie commune de ses habitants, vie commune organisée par eux-mêmes dans une coopération des différences et non par la volonté (unitaire) d’un État, d’une école et d’une « raison économique ». Jérusalem se refuse à se faire ou à se refaire (ou à se raccommoder) par le bas ; quelle personne sensée voudrait aujourd’hui que son pays imite Jérusalem ?

La "crise", les quartiers blancs aussi la connaissent. Les blancs aussi connaissent le chômage et les enchaînements de petits boulots qui riment à rien. Mais moins, dans l’ensemble, et surtout moins collectivement (sinon de manière ponctuelle et localisée). Et si les communautés blanches de tradition chrétienne ont mal, elles aussi, au point de mériter à peine ce nom de "communauté", elles ont des restes qui conservent encore une cohérence et elles parviennent à vivre sur ces restes. Restes qui font idéaliser un passé auquel on cherche à se retenir pour ne pas perdre pied. Tandis que les quartiers colorés n’ont pas de passé et qu’ont leur fait sentir chaque jour qu’ils n’ont pas de futur.

L’urbanisme et l’architecture même de leurs quartiers leur dit qu’ils n’ont pas de passé. Lorsque l’auteur de ces lignes se promène dans le centre du bourg où il s’est récemment installé, il sent qu’il y a là au moins mille ans d’histoire humaine, et lorsqu’il se promène au contraire dans la campagne périphérique, il sent aussi la présence de cette histoire (les remembrements et l’agriculture industrielle n’ont pas fini de tout effacer par là), et sans qu’il comprenne bien pourquoi il a le sentiment que cette histoire est un peu la sienne.

Plus encore, dans cette campagne, et aussi dans le centre, il sent la nature ainsi que le long dialogue entre la nature et le monde humain ; sous la forme de ruisseaux parfois canalisés, parfois barrés ; bordés de potagers, de vieux lavoirs ; mais, dans l’entre-deux, couverts par une large route méprisant les reliefs du terrain et par un supermarché tout aussi méprisant. Car, entre ce centre et cette campagne, seul pèse au contraire, sur les épaules du promeneur et de l’habitant, une technique qui a tout effacé en s’imposant, la technique des urbanistes et des industriels marchands. Comme dans les "quartiers" (dans le monde moderne, c’est toujours une raison technique qui fait table rase du passé et qui, mieux que les religions jadis, sait fort bien le faire, que cette raison technique se dise communiste, libérale ou n’importe quoi).

Certes, il y a des quartiers colorés dans un Paris qui ne date pas d’hier, mais tout indique à l’enfant de couleur que l’histoire de Paris ne peut pas être la sienne. Si ses parents ont encore la force et trouvent l’occasion de lui raconter des contes, il ne s’agit jamais du récit de la naissance de Paris ou d’histoires se passant dans Paris. Et l’Éducation Nationale fait tout pour qu’il se sente étranger à l’école et qu’il s’en méfie comme de la peste, qu’il se sente étranger à Paris et qu’il s’en méfie comme de la peste (si elle échoue parfois, c’est parce qu’il y a des employés qui valent mieux que leurs employeurs, et aussi des parents et des voisins à l’esprit particulièrement bien armé – émotionnellement comme intellectuellement).

Eh puis lorsque, malgré tout, le passé surgit dans la ville, il a des allures coloniales, et on ne peut s’empêcher de voir qu’il ressemble au présent.

Il résulte de tout cet ensemble de choses, conjugué avec la lourde présence des pouvoirs technocratiques économiques et des pouvoirs technocratiques territoriaux, une fissure grandissante entre ceux qui trouvent encore dans le cœur du pays quelque chose d’à peu près solide auquel se rattacher, et ceux qui le trouvent ailleurs ou ne le trouvent pas.

Longtemps, le mouvement capitaliste proposa une cause commune capable de rallier, d’unir – cessons de confondre unir et unifier, union et unité, unir est désirable et désiré, unifier est mortifère et désertifiant –. Cette cause commune se nommait le progrès, un progrès matériel mais aussi culturel (scientifique, technique, artistique même) et "social" ("liberté, égalité, fraternité"…). Mais le capitalisme, comme l’Islam avant lui, a fini, lui aussi, par perdre la raison. Alors on voudrait nous rassembler derrière une identité, une République, un drapeau. Une République qui a besoin d’un massacre et d’une guerre pour rassembler ne mérite pas d’être et ne peut pas devenir cause commune, inutile d’essayer – mais Valls affirmait le vouloir encore vendredi dernier à Evry, disant qu’il fallait « reconstruire une grande partie de la République. L’école, patiemment, les quartiers, patiemment » –. Une république n’est, d’ailleurs, qu’un mode d’organisation hiérarchique d’un territoire, d’un pouvoir territorial ; les communautés ont-elles besoin d’être couvertes par un pouvoir ou ont-elles besoin de s’en débarrasser ?

La pensée laïque républicaine a suivi, en pire, la même évolution que les religions : toutes les catégories de l’action y sont devenus des ensembles de rites, rites que l’on pratique parce qu’il est écrit on ne sait où qu’il faut les pratiquer, ou tout simplement par habitude. La différence avec les religions est dans le mode opératoire : en religion, on consulte les textes ; en capitalisme, on calcule après avoir sélectionné l’algorithme (mot hérité de l’Islam pensant, soit dit en passant). Le capitalisme a perdu la raison lorsqu’il s’est mis à l’adorer. Quand on affirme qu’il faut s’unir "au-delà de nos différences", on n’a pas plus de raison qu’en affirmant une intention d’aller vivre dans un au-delà parce que la terre est invivable, car "au-delà de nos différences" il n’y a plus rien à unir, on a tout gommé ou ignoré. Ce que signifie l’immense mépris dans lequel est tenu la langue arabe par l’Éducation Nationale, c’est cela, un gommage, un effacement des différences ; de même, la volonté d’ignorer les croyances des élèves et, avec, l’ensemble de leurs cultures familiales (toujours cette volonté de construire par le haut en ignorant les richesses d’en bas… un jour nous nous apercevrons que ce "haut" était bien plus bas que ce supposé "bas").

Si beaucoup peuvent aujourd’hui affirmer sans se démonter que l’on peut créer une union en défilant ensemble dans la rue tandis que nous serions incapable d’en bâtir une en travaillant ensemble dans les usines, c’est que l’industrie marchande s’y entend très bien en matière d’effacement des différences : lorsqu’on en est réduit à remplir une fonction bien définie au sein d’une grande mécanique, il n’y a guère de place pour l’expression de ce que l’on est soi-même et de ses propres idées et envies ; l’organisation "économique" du monde est anti-communautaire, ce qui la rend mortifère, au point que la mort et la destruction paraissent plus de nature à unir que la vie – le 13 novembre à Paris, ceux qui ne se sentaient pas tout-à-fait français ont été attaqués "comme les autres", et parmi eux certains se sont sentis attaqués comme les autres, se sentant soudain devenir bien français. C’est le mécanisme identitaire : on se définit par rapport à l’autre, en opposition à l’autre, à un adversaire, à un ennemi.

L’auteur de ces lignes ne se connaît pas d’ennemis. Il ne se connaît pas d’ennemis parce qu’il ne conçoit pas la vie comme une bataille sans fin pour disputer sa pitance. Il va à l’usine faire des choses qu’il n’approuve pas toujours, pas souvent, parce que c’est ce monde qui le nourrit et dont il fait partie, tant qu’il n’aura pas su s’en débarrasser. En attendant, il ne s’est pas plus senti attaqué le 14 novembre, lorsqu’il a appris les nouvelles, que tous les autres jours. Enfin si, mais par l’État français, sentiment qui, depuis, s’amplifie de jour en jour. Mais l’État français ne fera pas de moi un ennemi de l’État français. "Ennemi" de l’État, je suis, pas ennemi de l’État français en particulier (en plus clair, je suis un opposant à l’organisation étatique des territoires et des êtres humains qui les peuplent). Même quand le "sans dents" se sent mordu par ceux qui en ont, il ne s’invente pas un ennemi (qui l’encombrerait).

Il y a quelque chose de très manichéiste [1] dans le discours ambiant d’aujourd’hui, comme si le fonctionnement binaire (tout ou rien), des techniques dites "numériques", avaient déteint sur le monde réel. Que quelqu’un émette timidement l’idée que les choses ne sont pas si simples, on l’accuse aussitôt de vouloir excuser le crime (par exemple Valls, vendredi dernier, encore, à Evry). C’est un refus de penser, une volonté de ne pas analyser, sans doute parce que l’on sent bien que toutes nos certitudes pourraient se mettre à vaciller puis à s’effondrer les unes après les autres. Nous refusons de voir que nous sommes face, pas seulement à Daech et consorts, mais aussi à des laissés-pour-compte plus ordinaires et qui demeurent en Europe et en France (Daech s’est construit par le rassemblement de personnes de pouvoir laissés-pour-compte, suite au démantèlement d’autres pouvoirs) ; à des territoires sources de profit et de pouvoir que l’on se dispute ; à des idéologies sources de pouvoir – liste non exhaustive. Mais c’est tellement plus simple et commode de se "penser" un adversaire totalement extérieur à soi et de tenter de l’éliminer. Mieux vaut une guerre mondiale (et la multiplication des catastrophes climatiques), que la remise en question de ce que l’on a fait toujours et de ce que l’on est. Continuons donc d’adorer la République et ses "Lumières", de haïr les ZADs, de considérer les religions comme devant être hors politique (et hors économie, et hors cantines…), de nous agenouiller tous les jours devant la « raison économique »…

Au fond, cette réaction est très semblable à celle des kamikazes terroristes. Quand la peur se conjugue avec un sentiment d’impuissance, tous les espoirs en perdition tendent à se cristalliser en un seul : l’espérance en la disparition de ce qui cause, ou semble causer, la peur ; en un mot, la haine. On se sent beaucoup mieux dans la haine que dans le désespoir ; le désespoir ne fait mal qu’à soi et à son propre entourage, la haine semble projeter ce mal au loin mais ne fait que le répandre beaucoup plus profondément tout autour. Que les haineux aient à leurs côtés, et souvent à leur tête, des calculateurs sans haine mais dentés, ne peut pas être considéré comme une donnée rassurante.

[1(ajouté le 30) "Manichéen", si vous préférez. Mais "manichéiste" se comprend fort bien et c’est là l’essentiel.

 
 
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