Rupture

Le réveil

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vendredi 25 décembre 2015

Que l’on adhère ou non à une vision progressiste de l’histoire, il est difficile de ne pas distinguer dans l’histoire des populations humaines des périodes lumineuses, des temps ténébreux, et de longs moments d’incertitudes qui les séparent. Mais il n’est pas sûr que le classement qu’on réalise soit le même selon qu’on juge sa propre époque ou une époque antérieure, sa propre civilisation ou une civilisation antérieure ou étrangère.

Dans un article paru en 2009 [1], Gabriel Martinez-Gros faisait l’intéressante remarque que les civilisations chrétiennes et musulmanes avaient connu une progression comparable de leurs corpus de "connaissances", et donc de leurs pensées :

« Dans les deux cas, arabe au IXe-Xe siècle et occidental au XIIe-XIIIe, les traductions confortent une véritable construction, ou reconstruction, du monde et de la diversité de ses peuples [2]. […] Dans les deux cas, enfin, la fenêtre chronologique d’ouverture, durant laquelle on apprend, on classe et on brosse le tableau du monde, se referme au terme de deux siècles environ sur des vérités désormais acquises. C’est très net en Islam où la connaissance de l’Europe Occidentale, par exemple, se cristallise aux temps carolingiens. […] Usama ibn Munqidh (XIIe siècle), seigneur syrien du temps des croisades, n’a rien à dire des Francs qu’Ibn Hawqal, de deux siècles antérieurs, n’aurait pas ratifié. Ces hommes d’un Nord sauvage sont aussi braves et stupides que des animaux. […]

Cette fermeture de la fenêtre des traductions ne fut, ni dans un cas ni dans l’autre, volontaire ni systématique. […] Mais en Islam comme en Occident, la traduction faiblit une fois atteinte une certaine masse critique de savoir. Le milieu savant ferme alors le corpus des problèmes sur lequel il va désormais travailler. »

La fermeture de ce corpus de problèmes ne correspondrait-il pas à l’âge mûr des civilisations, celui après lequel tout se dégrade petit à petit parce que plus rien ne peut grandir [3] ? Cette stabilisation du "savoir" et de la pensée dominante rejaillit sur toutes les autres sphères de l’existence, et c’est à partir de ce moment-là que l’on peut véritablement parler d’une civilisation, à partir du moment où elle se stabilise. Ou tente de se stabiliser, car le vivant ne connaît pas la stabilité : il grandit ou il vieillit.

L’Occident capitaliste, pourtant, semble augmenter sans fin "sa masse de savoir". Mais ceci est à nuancer, comme d’ailleurs G. Martinez-Gros le fait à propos de l’Islam et de l’Occident chrétien, en donnant comme exemple « le rejet de la réforme du dogme musulman imposée par Al-Mamun et inspirée par la pensée grecque (ce qu’on appelle le mutazilisme) » : ce rejet fixait le corpus religieux mais laissait libres la médecine, les mathématiques, l’astronomie (tant qu’ils n’empiétaient pas sur le religieux). Il est difficile de tout remettre en cause tout le temps, surtout en ce qui concerne la pensée au cœur de la domination : cette pensée se fige en devenant religion du pouvoir. Un pouvoir fort tend à scléroser les secteurs de la pensée qui lui sont essentiels, ceux-là même qui, par leur vitalité, lui ont donné naissance.

L’Occident capitaliste enrichit continuellement, et à vitesse croissante, sa masse de données, mais la manière dont il traite ces données s’est figée, depuis quelques temps déjà. C’est parce qu’une pensée inspirée de l’éclatante réussite de la mécanique dans le courant du XVIIIe siècle (de Newton à Lagrange), une pensée qui, à partir de la critique systématique des "économies nationales", confisqua tout le champ politique au profit d’une science mathématique et statistique, la pensée dite "économique" (et son prolongement cybernétique de contrôle), domine toutes les autres et ne bouge plus guère, indifférente à l’accumulation des données. Son immobilisme et, surtout, son énorme emprise, gênent les mouvements des autres "domaines de recherche" de la science moderne et ceux de la pensée politique.

Les générations nées dans l’âge mûr des civilisations paraissent être des générations particulièrement soumises parce qu’elles ne parviennent pas à faire bouger leur monde, mais c’est l’empreinte idéologique qu’elles reçoivent en arrivant au monde qui est particulièrement puissante. Ces générations paraissent être coupables d’un « asservissement volontaire » parce qu’elles se trouvent enfermées dans une sphère culturelle étanche, enfermement dont sont au moins autant victimes les élites que les pauvres gens.

Il y a des individus qui, grandissant, vont plutôt apprendre à retenir des recettes, là où d’autres apprendront plutôt à comprendre. Les premiers ont peu de chances d’inventer quelque chose en rupture avec le courant dominant, mais peuvent acquérir une excellente situation au sein d’une civilisation d’âge mûr. Les seconds doivent être maintenus à des rôles mineurs par les pouvoirs, ou bien éliminés. Cette situation constitue une grosse difficulté car les pouvoirs, pour perdurer et raffermir leur puissance, ont besoin de créateurs tout autant qu’ils ont besoin de gens d’armes, alors qu’ils ont en même temps besoin d’un peuple maintenu dans la croyance au dogme, et désarmé.

De même que les différentes civilisations que connaît ou a connu l’humanité peuvent être vues comme autant de jeux (A quel jeu jouons-nous ?), de même elles peuvent être analysées en tant que différentes formes du maintien de l’ordre social ou communautaire. Ainsi, le règne des marchands-spéculateurs-usuriers aura inventé le maintien de l’ordre par l’industrie et le salariat. Dans De la servitude volontaire, La Boëtie parlait presque exclusivement de tyrannies, en négligeant les théocraties ; notre temps, le pouvoir moderne, bien que s’accommodant fort bien de petits tyranneaux ici et là, s’apparente plutôt à une théocratie : il est fondé sur une idéologie, l’idéologie dite "économique", capitaliste. Ce pouvoir affirme la liberté de penser parce qu’il a enfermé la pensée (et l’action) dans une sphère étroite. De même il affirme la liberté d’agir parce qu’il a enfermé l’action (et la pensée) dans une sphère étroite. C’est ainsi que chacun de nous, ici bas, luttons pour notre avenir économique, pour l’avenir économique du pays, pour notre carrière au sein de l’organisation industrielle – ou étatique, mais les administrations de l’État, étant chargées du maintien de l’ordre social, sont avant tout chargées du maintien de l’organisation industrielle –… Nous sommes très actifs, y compris intellectuellement, mais nous tournons en rond dans une sphère tout aussi étroite que celle des scolastiques. La période lumineuse de la civilisation capitaliste est bien loin derrière nous, devant nous se profile déjà une (longue ?) période incertaine.

« Volontiers le peuple, du mal qu’il souffre, n’en accuse pas le tyran mais ceux qui le gouvernent. Ceux-là, les peuples, les nations, tout le monde à l’envie, jusques aux paysans, jusques aux laboureurs, ils savent leurs noms, ils déchiffrent leurs vices : ils amassent sur eux mille outrages, mille vilenies. Toutes leurs oraisons, tous leurs vœux sont contre ceux-là. Tous les malheurs, toutes les pestes, toutes les famines, ils les leur reprochent… »

C’est La Boëtie qui parle ainsi. Remplaçons "tyran" par "marchand-spéculateur-usurier" ou par "économisme", et rappelons-nous que lorsque La Boëtie parle de la servitude volontaire, il a à l’esprit l’asservissement des élites.

On a beau être attaché au navire dans lequel on est né, au sein duquel on a grandi, lorsque sa flottaison donne des signes de faiblesse parce qu’il s’est usé et alourdi, il est urgent de se souvenir qu’il ne s’agit que d’un navire, et puis lâcher du lest, et puis cesser de combattre ceux qui ont commencé à construire un autre vaisseau.

C’est la fin d’un rêve. Cela s’appelle le réveil.

[1Ce que l’Occident doit à l’Islam, L’Histoire n°342, mai 2009.

[2En Occident, c’est le pouvoir ecclésiastique qui traduisait, et c’est le pouvoir ecclésiastique qui, d’abord, en profita (en témoignent aujourd’hui les immenses cathédrales dites "gothiques"). Ses interrogations théologiques l’amenaient à s’intéresser à l’astrologie, donc à l’astronomie et à la géométrie. Et de la géométrie à l’ingénierie… (source : De l’art français à l’expansion européenne, entretien avec Jean Wirth, L’Histoire n°419, daté janvier 2016)

[3Bien entendu il faut ici distinguer, dans le parcours de la "civilisation occidentale", la civilisation chrétienne occidentale (ou "Moyen-Âge"), et la civilisation capitaliste. L’âge mûr du christianisme occidental serait donc postérieur à celui de l’Islam – ce n’est pas forcément étonnant, étant donné les différences entre leurs modes de naissance et d’épanouissement, et entre leurs natures. La civilisation chrétienne fut une civilisation jeune, en ce sens qu’elle se déroula essentiellement dans le mûrissement de la jeunesse et qu’elle ne supporta pas longtemps l’âge mûr. Au contraire, la civilisation musulmane fut surtout une civilisation vieille : elle brilla peu après sa naissance, puis elle végéta (la vie n’est peut-être pas forcément plus dure et plus triste dans.une civilisation vieille que dans une jeune, mais ceci est à examiner de plus près).
Lorsque apparurent en Europe, au XVIe siècle, une série de guerres dites "de religion", la civilisation chrétienne était morte, et c’est à cause de cela qu’elles apparurent. Aujourd’hui, la civilisation musulmane est morte aussi (rien à craindre, donc, de ce côté-là, sinon les soubresauts d’un cadavre).

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