Rupture

Sur la désaliénation des élites

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dimanche 3 janvier 2016

Comme toutes les religions, les utopies sont les opiums idéologiques des élites. Des élites, oui, bien avant que d’être celles des opprimés ; il faut bien que les élites justifient leur existence à leurs propres yeux – pour commencer. Le rêve d’une croissance économique permanente assurant le bonheur à tous est une telle utopie capable de donner à chaque membre important de la société l’assurance nécessaire à l’action, la foi en ce que l’on fait.

Le problème avec la foi, c’est qu’elle est par avance certaine… "d’avoir raison". Or l’être humain est chair sensible et désirante beaucoup plus que raison. Et c’est bien l’être humain sensible et désirant qui, non seulement a besoin de la démocratie, mais aussi qui est capable de démocratie, beaucoup plus que l’être rationnel (qui n’existe pas, de toute façon). L’être démocrate par excellence, c’est l’être fragile et mortel, non l’être supposé doué d’une raison éternelle ou intemporelle (comme celle des utopies).

L’homme de foi est guidé par l’émotion mais est persuadé de l’être par La Vérité, ce qui ne le prépare pas du tout à la démocratie. Il y a un siècle, les "prolétaires de tous les pays" se lançaient à la poursuite d’une chimère. Dans quelques-uns de ces pays, cela a coûté aussi cher que la chimère islamique coûte aujourd’hui à la Syrie et au Yémen (avec, à chaque fois, l’appât du gain et le goût du pouvoir de quelques-uns, qui dotent les mouvements de meneurs, qui orientent, et qui parfois même financent).

La raison telle que nous avons l’habitude de la concevoir, c’est-à-dire une raison non émotionnelle, est par essence coupée de la vie, or c’est cette raison-là qui est mise en œuvre pour construire les utopies, c’est la chimérique Raison Pure. Les utopies sont des tentatives d’élaboration du monde des humains comme on élabore une maison, un immeuble, un processus de production ou une bataille, c’est-à-dire en faisant des plans et des calculs après avoir pris les mesures de l’existant (autant que possible). Elles tendent à prendre la place de la construction progressive, par elle-même, de la société, de la communauté, par confrontation quotidienne avec la réalité, par la pratique. Autrement dit, les utopies tendent à prendre la place de la démocratie.

Pour qu’advienne la démocratie, il faut que chacun perde la foi. En particulier ceux qui sont actuellement les plus croyants, les élites des affaires : hauts cadres de la banque, de la Bourse, de l’industrie, du marketing, sans oublier la haute administration et les experts en tout genre. Ce sont eux les plus aliénés, ce sont eux qui ont le plus besoin d’être désaliénés – car ils mènent une vie de dingue, évidemment !

Il ne faut pas lutter contre les élites mais contre les charges qu’elles soutiennent et qui écrasent tout le monde (elles en premier). Le renversement des élites, c’est bon pour les coups d’États et les révolutions, or l’avènement de la démocratie n’est ni un coup d’État, ni une révolution (puisqu’il ne consiste pas à faire changer le pouvoir de mains ou de principe mais à le diluer, et que ceci ne peut être une simple affaire de législation – c’est l’émergence d’une culture et de pratiques nouvelles, et des autorités associées, autorités localement ou universellement reconnues, qui chassent la nécessité d’un triptyque législation-police-justice centralisé, voire même (qui sait ?) la nécessité de polices locales) – l’objectif démocratique dépasse de très loin tout objectif révolutionnaire [1].

La libération des élites a une importance considérable car elle est de nature à faciliter la libération de tous.

Hélas, aujourd’hui comme à l’accoutumé, le changement est porté surtout par les couches intermédiaires de la société, les business schools font toujours le plein et leurs étudiants ne semblent pas être en train de les transformer en squats, en foyers de migrants, en écoles populaires, en universités conviviales et convivialistes, en modèles d’autocritique… Pourtant c’est un impératif : l’élite des affaires doit se libérer des affaires.

 
(sur les rapports élite-asservissement et élite-insurrection, voire aussi le post-scriptum à De l’usage de la violence en politique, ainsi que le billet intitulé Le réveil)

[1— Sur ce qu’il faut entendre ici (et généralement) par "révolution", voir le post-scriptum de ce billet sur Mélenchon et la Révolution :
L’histoire (française) de la garde à vue montre comment ce ne sont pas les lois qui changent le monde, mais les pratiques. Les lois ne viennent que dans un second temps, soit pour essayer de juguler les nouvelles pratiques (réaction), soit pour essayer d’en tirer parti (adaptation ou opportunisme), soit pour les faciliter, ou même les institutionnaliser (révolution).

— Dans un monde véritablement démocratique – ou peut-être faut-il dire dans un monde convivial –, il y a des autorités. Celles-ci ne sont pas nécessairement celles de personnes, ni ne sont nécessairement incarnées par des personnes, elles peuvent être des assemblées ou d’autres choses émanant de collectifs. L’important est qu’elles soient très largement reconnues (qu’elles fassent autorité pour une large majorité), or une telle reconnaissance ne se décrète pas.

— L’État n’est pas une autorité, n’a pas d’autorité, ne fait pas autorité. Il se caractérise au contraire par son incapacité à acquérir une autorité, incapacité à laquelle il supplée par la force – dans un état de droit, par l’ensemble législation-police-justice. L’usage de la force augmente son incapacité à faire autorité, et son manque d’autorité l’amène à utiliser la force. L’État n’est donc pas seulement un monstre froid (dixit Simone Weil), c’est aussi un monstre instable (dont le dernier stade est l’état d’urgence permanent, quelquefois sur fond de guerre – il ne sort vivant de cela que s’il est soutenu de l’extérieur).

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