Extraits

Critique de la violence
traduit de l’allemand par Maurice de Gandillac, traduction revue par Rainer Rochlitz. Éditions Gallimard, 2000.

La non-violence, usage de moyens de solutions médiates ; son opposition au droit

Accueil > Bibliothèque > Extraits > La non-violence, usage de moyens de solutions médiates ; son opposition au (...)

dimanche 17 janvier 2016

« Est-il, d’une façon générale, possible de liquider les conflits sans recourir à la violence ? Incontestablement. Les rapports entre personnes privées sont pleins d’exemples en ce sens. On trouve une entente sans violence partout où la culture du cœur a pu fournir aux hommes des moyens purs pour parvenir à un accord. Aux moyens de toute sorte, conformes ou contraires au droit, qui pourtant, tous sans exception, ne sont que violence, on peut opposer comme moyens purs ceux qui excluent la violence. Leurs présupposés subjectifs sont la courtoisie cordiale, la sympathie, l’amour de la paix, la confiance et toutes les autres attitudes de ce genre. Mais ce qui conditionne leur manifestation objective est la loi (dont nous n’avons pas ici à discuter l’énorme portée) selon laquelle les moyens purs ne sont jamais des moyens de solutions immédiates, mais toujours de solutions médiates. Ils ne renvoient donc jamais directement à l’apaisement des conflits d’homme à homme, mais passent toujours par la voie des choses concrètes. C’est dans la relation la plus concrète entre conflits humains et biens que se découvre le domaine des moyens purs. C’est pourquoi la technique, au sens le plus large du terme, est leur domaine le plus propre. Le meilleur exemple en est peut-être le dialogue, considéré comme technique d’accord civil. Là, non seulement on peut s’entendre sans violence, mais l’exclusion, par principe, de toute violence peut être mise en évidence très expressément par un rapport important, qui est l’impunité du mensonge. On ne trouverait sans doute nulle part sur la planète une législation qui, à l’origine, le punisse. Ainsi s’exprime l’existence entre les hommes d’un terrain d’accord, à tel point non violent qu’il est totalement inaccessible à la violence : c’est le domaine propre à l’« entente », celui du langage. Tard seulement, au cours d’un processus caractéristique de décadence, la violence juridique s’est néanmoins introduite sur ce terrain, en faisant de la tromperie un délit punissable. Alors que l’ordre juridique, confiant, à l’origine, dans sa violence victorieuse, se contente de réprimer, là où chaque fois elle se montre, la violence contraire au droit, et que la tromperie, justement parce qu’elle n’a rien en elle-même de violent, en vertu du principe jus civile vigilantibus scriptum est – autrement dit, « que ceux qui ont des yeux surveillent leur argent » –, n’était pas plus un délit punissable dans le droit romain que dans l’ancien droit germanique, le droit d’une époque ultérieure, ayant perdu confiance en sa propre violence, ne s’est plus senti à la hauteur, comme l’était le droit plus ancien, de toutes les violences étrangères. La crainte qu’il éprouve à leur égard et sa propre méfiance de lui-même signifient en réalité son propre ébranlement. Il commence à se fixer des fins en vue d’épargner à la violence conservatrice du droit de plus puissantes manifestations. Il s’en prend donc à la tromperie non pour des raisons morales, mais par crainte des actes de violence que cette tromperie pourrait entraîner de la part de la personne trompée. […]

Pour conduire les hommes à un accord pacifique de leurs intérêts en deçà de tout ordre juridique, il existe finalement, abstraction faite de toutes vertus, un mobile efficace qui même à la volonté la plus récalcitrante suggère assez souvent les moyens purs qu’on a dits, au lieu de moyens violents, par crainte des inconvénients communs que risque d’entraîner, quelle qu’en soit l’issue, une confrontation violente. Dans les conflits d’intérêts entre personnes privées, les cas sont innombrables où ces inconvénients sautent aux yeux. Il en va autrement lorsque des classes ou des nations entrent en conflit ; là, les ordres supérieurs qui menacent d’écraser au même titre le vainqueur et le vaincu échappent au sentiment du plus grand nombre et ne sont vus clairement par presque personne. »
Walter Benjamin, Critique de la violence, traduit de l’allemand par Maurice de Gandillac, traduction revue par Rainer Rochlitz. Éditions Gallimard, 2000 ; Walter Benjamin - Œuvres, I, pages 226 à 229 dans la collection Folio essais.

Réagir à l'article :
LE DEVENIR
SPIP | squelette | Se connecter | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0