Rupture

L’unité perdue et l’autorité parentale

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mardi 9 janvier 2007

Pourquoi, alors, mon intérêt pour La Folle Histoire du monde ? Parce qu’il y est question d’unité, d’un sentiment d’unité de soi-même avec les autres soi-même, et avec le monde, avec l’univers ; d’un sentiment largement perdu.

Michel Bounan décrit l’histoire de la perte progressive de ce sentiment d’unité et des effets de cette perte sur l’être humain et son monde. Beaucoup de phénomènes peuvent en effet être analysés dans cette perspective.

L’unité de l’être avec ses semblables, ses frères, transparaît encore dans beaucoup de vieilles danses traditionnelles qui se dansent – ou se dansaient – en rond, en cercle, et d’autres vieilles danses – quelques fois les mêmes – où l’on se tient solidement par le bras afin de suivre un mouvement cadencé de façon parfaitement solidaire. Ces danses – que nous ne savons plus vraiment danser –, elles ont perdurées un peu plus longtemps dans les campagnes, témoignages d’une époque où l’on tentait encore, inconsciemment, de se rappeler quelque chose qu’on avait perdue.
L’hospitalité peut être vue également comme une trace de ce sentiment ancien d’unité, trace elle-même en voie de disparition. Je suis actuellement travailleur saisonnier en viticulture et, naturellement, je ne suis pas nourri, encore moins hébergé, par mon employeur ; la présence de l’ouvrier ne doit pas troubler la quiétude familiale. "Naturellement" ? Mais il y a quarante ans de cela, quand j’étais enfant, l’ouvrier agricole qui travaillait pour mes parents mangeait avec nous le midi, naturellement ; il eut paru anormal que ça ne soit pas le cas.

Nous vivons maintenant dans le monde de l’efficacité technique (efficacité au service de qui ? peu de gens se le demandent), et l’efficacité technique est un autre genre d’unité qui n’a pas grand chose à voir avec les sentiments et avec la conscience. Elle s’impose à nous par les services de l’Etat, par les medias et par l’omniprésente publicité, toutes choses placées entre les êtres humains qui ne se connaissent plus. Mais il y a pire…
Derrière la publicité se trouve les laboratoires qui œuvrent sans relâche à nous changer le décor, rendant obsolète la tradition elle-même. Un sentiment d’unité avec le monde ? mais quel monde ? celui d’hier ou celui d’aujourd’hui ? L’invention industrielle s’oppose sans cesse à la tradition, à sa survivance comme à son renouveau.
Quand le monde dérape, les enfants croient mieux tenir debout que leurs parents parce qu’ils accompagnent le mouvement ; ils rient, en chutant, de leurs vieux qui sont encore debout…

Or l’autorité, lorsqu’elle n’est pas obtenue artificiellement par la terreur, découle de l’admiration (pour ses parents, pour des fantômes médiatisés…). De nos jours, les parents comme les professeurs des écoles sont bien plus mal à l’aise que leurs enfants devant ces changements incessants de leur monde, car ils ont déjà leurs marques, leurs repères plus ou moins figés depuis longtemps. Pourraient-ils être admirables dans ces conditions ? Non, ils seront plus facilement ridicules, misérables même. Alors l’admiration se tourne, au mieux, vers des modèles anciens, mais le plus souvent, hélas, vers des chimères médiatiques…

C’est ainsi que l’Etat, les medias et l’omniprésente publicité confisquent aux parents l’autorité, celle-là même que certains voudraient restituer aux familles sans la reprendre à qui ni à quoi que ce soit. Par quel miracle pourraient-ils y parvenir ?

 
(note ajoutée le 18 avril 2015) L’unité dont je parle dans ce texte de 2007 n’est pas une affaire essentiellement individuelle mais au contraire quelque chose de collectif, ou plutôt quelque chose où l’individuel et le collectif sont étroitement emmêlés (je qualifie de collectif tout groupe coopérant et cette coopération même). J’ai, depuis, abandonné l’usage du mot "unité" pour désigner pareille chose, je parle d’enracinement et de totalité, d’enracinement vivant (bien entendu !) et de totalités vivantes, je parle des êtres vivants que sont les individus et les communautés réelles (mais pas les organisations hiérarchiques imposées par avance ou de l’extérieur, elles ne forment que des unités fonctionnelles).

Jadis, il y avait donc un sentiment d’ « unité » avec la nature et avec le reste du monde. A tel point que le concept de "nature" n’existait pas et ne pouvait exister, et que le concept de "société" n’existait pas et ne pouvait exister. Il s’agissait d’un enracinement profond qui tendait à former une totalité.

Précision peut-être pas superflue : les États que l’on qualifie de "totalitaires" sont tout sauf des totalités : ce sont des unités technocratiques ou des ensembles d’unités technocratiques. Dans les unités technocratiques, un pseudo "tout" régente ou cherche à régenter l’ensemble des parties d’une société, tandis que, à l’inverse, dans les communautés humaines vivant librement, la coopération des membres fait corps et ainsi forme un tout, une totalité-communauté produit d’un ensemble de totalités-individus. Au delà, les peuples de chasseurs-cueilleurs tendaient, eux, à faire corps avec le reste du monde vivant, voire avec le reste de la réalité, avec l’ensemble du "cosmos", par des coopérations symboliques d’où sont sorties toutes nos mythologies. Au fil des millénaires, nous avons dérivé lentement des totalités vers des solitudes, le prix de la puissance.

 
 
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