Rupture

Ébauche d’une "démocratie"

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dimanche 24 janvier 2016

Superbe critique de l’assemblée générale, voire de l’assemblée en général, dans A nos amis, l’ouvrage signé Comité invisible paru il y a un an ! Tout le monde se casse la tête à chercher les bonnes méthodes susceptibles de faire pondre des décisions définitives aux assemblées. Les auteurs affirment en substance : c’est un faux problème, les idées émises prennent ou ne prennent pas, et voilà tout [1] !

Il faut ajouter – et sans doute le font-ils, mais je ne fais que commencer la lecture de l’ouvrage –, que rien ne doit être a priori définitif, ne serait-ce que parce que la situation évolue. Et c’est d’ailleurs pour faciliter l’évolution (la vie) que les "décisions", ou plutôt que "les idées qui prennent", ne doivent pas s’écrire sur le marbre.

Ceci est explicité dans un récent texte anonyme intitulé Ébauche pour la commune :

« Il se peut bien qu’un petit groupe de résistant-e-s entraînés au réunions se risquent à prendre une décision à 3 heures du mat’ alors que tout le monde a quitté l’assemblée. Cela peut toujours marcher. Mais si les décisions ne correspondent pas à une aspiration commune, elles ne seront généralement pas appliquées. A contrario, si le sens d’un projet est évident pour tout le monde, il est tout à fait possible qu’il se mette en place sans passer par des délibérations en assemblée. Enfin, si une décision sur un sujet polémique est prise en informel et tente de s’appliquer sans s’embarrasser de plus de procédures collectives, il est sacrément possible que ça clashe. »

Mais son auteur ne fait-il pas une erreur en suggérant que, dans ce dernier cas, ce serait l’absence de suivi d’une procédure collective qui engendrerait le problème ? Si la décision ne prend pas, qu’il y ait ou non respect d’une procédure collective n’y changera rien. Au mieux, cette procédure mettra tout de suite en évidence le fait qu’elle ne prendra pas, eh puis voilà.

Au risque, peut-être, de faire sursauter les autrices et auteurs de A nos amis, je pense que leur critique de l’assemblée nous indique clairement ce que peut et doit être ce que j’ai envie d’appeler une démocratie conviviale (ou convivialiste). Où il n’y a plus de peuples (qui n’ont jamais été que des abstractions, des idées) mais des communautés bien réelles et vivantes. Ou des communes, si l’on veut (il serait peut-être intéressant de s’interroger sur les différences entre communautés et communes, ou peut-être pas).

Quelques pages plus haut, un cas pratique concernant la Zone Auto-Déterminée de Notre-Dame-Des-Landes nous est proposé. Le problème se pose là-bas, croit-on, de parvenir à écrire noir sur blanc la double volonté partagée du maintien sur la zone des occupants et de leurs projets associés, ainsi que des paysans résistants avec leurs pratiques agricoles "classiques". N’est-ce pas un faux problème ? Tout indique que, d’une part, cette cohabitation est une idée qui a prise, et même bien plus qu’une idée ; et que, d’autre part, cette cohabitation est déjà quelquefois une coopération, que donc les uns et les autres s’influencent, que nous n’avons pas affaire à des partis en luttent pour le pouvoir mais à des suites de conflits qui arrivent à se résorber, à se dépasser, par la transformation des uns et des autres. Les occupants et l’occupation changent et continueront de changer, les pratiques agricoles des paysans résistants, aussi. Ce que l’on parviendra à écrire sur le marbre, soit gênera ce mouvement permanent, cette coopération, soit deviendra vite obsolète.

* * *

Il est dommage que le ton employé par le "comité invisible" soit parfois de nature à créer des partis en lutte au lieu de favoriser l’émergence de coopérateurs conviviaux ("démocrates" dans le meilleur sens du mot). Celui qui, en 1951, a commencé un ouvrage par ce paragraphe :

« Il y a des crimes de passion et des crimes de logique. Le Code pénal les distingue, assez commodément, par la préméditation. Nous sommes au temps de la préméditation et du crime parfait. Nos criminels ne sont plus ces enfants désarmés qui invoquaient l’excuse de l’amour. Ils sont adultes, au contraire, et leur alibi est irréfutable : c’est la philosophie qui peut servir à tout, même à changer les meurtriers en juges. »

Celui-là ne peut être "un con", comme affirmé gratuitement à la page 30 [2].
Cela dit, et mis à part ma relecture récente des premières pages de L’homme révolté – dont j’avais d’ailleurs déjà cité les deux premières phrases ici sans en nommé l’auteur –, je n’ai lu que deux ou trois ouvrages d’Albert Camus, et à vingt ans à peine (quand j’étais sot encore) [3].

Susciter des partis en lutte est même, semble-t-il, une volonté des autrices et auteurs de l’ouvrage. En témoigne d’abord le choix de la signature, "comité invisible", et la référence fréquente au "parti" [4]. Et le titre aussi témoigne d’une perspective ami/ennemi plutôt que d’une autre centrée sur le couple liberté/servitude (voir à ce propos ce billet). Je partage quelques-unes de leurs idées parmi les plus essentielles, mais je ne veux pas me considérer d’un parti. Comment défendre l’idée d’un parti et s’opposer en même temps à tout pouvoir ? Quelque chose m’échappe dans leur démarche, dans leur position.

[1A nos amis, La Fabrique éditions, p.59 et suivantes.

[2(ajouté le 13 février) Le passage me déplaisait tant que j’en avais oublié l’existence, de part et d’autre, de guillemets  ! Il s’agit d’une citation de citation et j’en ignore les deux sources, ce passage doit sans doute être destiné plutôt à d’autres qu’à moi.

[3Il faut rapprocher le propos de Camus dans L’homme révolté d’un autre propos, d’Hannah Arendt cette fois. «  Ce qui est propre à notre temps c’est l’intrusion massive de la criminalité dans la vie politique. Je veux parler ici de quelque chose qui dépasse de loin ces crimes, que l’on cherche toujours à justifier par la raison d’État, en prétextant que ce sont des exceptions à la règle.  » Extrait d’un entretien de 1974 avec Hannah Arendt : http://www.franceculture.fr/2015-12-21-hannah-arendt-sur-les-regimes-d-exception-quelque-chose-qui-depasse-de-loin-ces-crimes

Ce qui a fait le nazisme n’est pas loin de nous, parce qu’il est au cœur de notre civilisation capitaliste-nationaliste qui se meure et refuse de mourir. La pensée d’un Manuel Valls est, par certains côtés, plus proche du nazisme que celle des Le Pen. Et peut-être même pas que par certains côtés : le nazisme s’était désigné une "race" ennemie à éradiquer et en profitait pour, dans le même mouvement, éliminer tout opposant  ; Valls et compagnie prétextent une "lutte contre le terrorisme" pour mettre en assignation à résidence des militants écologistes ainsi que des musulmans dont on pense qu’ils ont eu un jour un comportement suspect… Sans compter que cette "lutte antiterroriste" a bel et bien tendance à dériver vers un anti-islamisme et à produire une islamophobie.

[4(ajouté le 26) Il n’y a pas de référence fréquente au parti dans A nos amis, du moins pas dans la première moitié de l’ouvrage (où il y en a une, je crois). C’est la lecture, il y a quelques années, de L’insurrection qui vient, qui m’avait laissé cette impression (si ma mémoire ne me trompe pas).
(ajouté le 13 février) Les signataires de l’ouvrages se voient bien toujours, en 2015, comme "du parti" (si j’ai bien compris, "du parti révolutionnaire", qui serait aussi celui de la vie). De mon côté, je continu de ne pas voir les choses ainsi, et cette idée de "parti" me répugne de la même façon que l’idée d’une appartenance nationale. Projetant d’en reparler plus longuement, en même temps que de la rhétorique amis/ennemis, j’ai entamé une seconde lecture.

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