Ames perdues

Devant la cantine

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dimanche 28 février 2016

Hier soir, devant la cantine de la fête d’après manif, attendant "mon tour" de recevoir une assiette de pâtes, j’ai repensé à une affirmation rencontrée en diverses formulations dans A nos amis [1] : « la vie est un combat ». Certes, elle est souvent un combat, mais n’est-il pas erroné et dangereux de laisser entendre qu’elle est essentiellement un combat ? Ce qui caractérise la vie est l’échange permanent, et cet échange ne se fait pas toujours combat et n’est même pas toujours conflictuel, loin de là ! Les signataires du bouquin le savent bien, d’ailleurs, mais cela ne se sent malheureusement pas tout au long du livre, or cela devrait se sentir tout au long du livre. Ils ont choisi de mettre en avant l’aspect "combat" et le côté conflictuel, et c’est là où je refuse de les suivre.

Hier soir, donc, nous étions nombreux entassés par devant la petite table où l’on servait le repas. Entassés est le mot, il ne serait venu à l’idée de personne de former une file d’attente en bonne et due forme – sauf chez quelques vieux schnocks à culture un tantinet technocratique dans mon genre (tout au début, alors qu’il n’y avait pas encore foule – mais que le repas n’était pas encore prêt –, j’ai effectivement cherché à localiser une file d’attente, un instant, mais plutôt par crainte de voler le tour à quelqu’un).

La table étant petite et la foule importante, celle-ci a rapidement pris une forme d’entonnoir plein. Étant positionné sur une ligne (virtuelle) perpendiculaire à la table, je voyais des personnes arriver devant par ma droite et par ma gauche. Quelquefois, sans doute, elles étaient là depuis à peu près aussi longtemps que moi, et quelquefois pas. Et puis beaucoup, étant en petits groupes, "s’organisaient" pour "déléguer" à l’un d’entre-eux la charge de parvenir au saint Graal et de ramener ou de faire passer toutes les assiettes nécessaires à la communauté. Donc il y avait aussi des personnes qui, sans passer physiquement devant moi, passaient tout de même par devant moi (mais en facilitant globalement la distribution, je dois bien le reconnaître).

Avec, en plus de cela, l’impression de n’avancer que centimètre pas centimètre. Ou de ne pas avancer du tout. Les quelques rares autres solitaires devaient avoir des impressions analogues aux miennes. Et les non solitaires aussi, d’ailleurs. Tout le monde évitait de s’ennuyer en riant de la situation. Évitait de s’ennuyer et évitait le combat frontal, mais pas la lutte pour la survie. En ce qui me concerne, plus la soirée avançait et plus j’essayais de coller aux personnes devant, et plus j’essayais de me plonger en avant [2] lorsque quelqu’un s’extrayait péniblement de la foule compacte après avoir été servi. J’avais un comportement de particule parce que, restant seul, je ne pouvais pas m’organiser collectivement. Il faudrait interdire les personnes dotées d’un tempérament comme le mien, c’est trop triste ! (rire légèrement teinté d’amertume). Ou bien rendre le monde tel qu’il les aiderait à se débarrasser de leur instinct (acquis) de repli sur soi, au lieu de les aider à le renforcer.

Cependant, tout cela était beaucoup plus rigolo qu’une file d’attente, prenait beaucoup moins de place, et nous nous tenions chaud. Si tous les combats étaient comme ça…

Je touche là du doigt ce pourquoi je soutiens la ZAD : parce que j’ai besoin d’elle.

[1Comité invisible, La Fabrique éditions.

[2Un peu comme un Sarkozy cherchant à être sur la photo, quelle honte ! (rire)

 
 
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