Peuples sans limites

L’utilité politique du racisme

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samedi 12 mars 2016

Le racisme n’est pas plus la cause de la haine des chrétiens contre les juifs qu’il n’est la raison de la mise en esclavage des africains noirs par les planteurs de cotons. C’est l’inverse qui est vrai : la haine et l’esclavage sont des causes de leur rationalisation – de leur justification "rationnelle" à posteriori – en des théories racistes lorsque les anciennes raisons – l’antijudaïsme, l’horreur qu’inspiraient aux chrétiens les "assassins du Christ" d’un côté [1], des "nécessités" ponctuelles de l’économie politique de l’autre – en vinrent à s’affaiblir suite à la longue agonie de la civilisation chrétienne et au mûrissement de la civilisation capitaliste. Cibler le racisme, c’est rater à coup sûr les objectifs affichés par l’antiracisme qui sont, d’une part, l’affaiblissement des sources de haine (dans ce but, faciliter le transfert naturel de l’énergie des rivalités dans des formes de coopérations nouvelles ou existantes serait plus payant que tous les discours antiracistes), et d’autre part, de rendre impossible, parce que réellement indésirable par tous, tous les esclavages. Chiites et sunnites n’ont pas besoin du racisme pour s’entre-tuer avec enthousiasme, et si la théorie raciste est intervenue dans la tragédie rwandaise, c’est très en amont en tant que facilitateur de la domination occidentale.

Nouvelle justification de la haine et de l’exploitation, le racisme s’ancra si profondément dans la culture qu’il en vint à contaminer d’anciennes raisons jusque du côté des principales victimes : le judaïsme se fit raciste en scientifisant le concept de "peuple élu" [2], les Africains se divisèrent en "races" quand par des nationalismes on tenta de remplir le vide provoqué par le retrait des colonisateurs.

A proximité des Grands Lacs africains, plusieurs populations et plusieurs cultures coexistaient pacifiquement depuis des siècles. Cette coexistence n’était sans doute pas dénuée de tensions, mais enfin cela a pu durer des siècles ! Du côté du Rwanda, donc, il y avait, il y a encore, des chasseurs-cueilleurs, les Twa [3], des pasteurs (grosso-modo les Tutsi) et des agriculteurs (grosso-modo les Hutu). Les pasteurs sont progressivement devenus la "caste" dominante, régnante, mais les uns avaient besoin des autres, chacun avait besoin de l’autre et le savait. Les chasseurs-cueilleurs pratiquaient aussi de l’artisanat. Tutsi et Hutu ont développé une culture commune, preuve d’une coexistence pacifique, et même d’un peu plus qu’une coexistence : une longue coopération, un peu analogue a celle qui s’était développée par exemple dans la République de Pologne-Lituanie entre nobles chrétiens, paysans chrétiens et artisans et commerçants juifs, malgré les stupides tensions religieuses – stupides et criminelles, mais "politiquement" utiles – et les bien réelles injustices.

Puis vinrent, sur les rives des Grands Lacs, les Européens. « Une théorie va marquer l’africanisme jusqu’au milieu du XXe siècle, celle qui distingue les "Nègres en tant que tel" et des populations africaines jugées supérieures en fonction de métissages avec des envahisseurs venus de l’Orient et qualifiés de "Hamites". […] Théoricien des races, Gobineau est un des premier à évoquer une ancienne "coulée blanche" venue civiliser l’Afrique tout en s’abâtardissant. Le creuset intellectuel de cette idéologie hamitique est le même que celui où s’est forgée l’opposition "Aryens-Sémites".
Les colonisateurs et les missionnaires de l’époque, imprégnés par ce schéma, définissent aussitôt les Tutsi comme une race de conquérants "hamites" venus d’Ethiopie imposer une féodalité à la paysannerie hutu définie comme "bantoue" […] [4]

Les Tutsi, jugés d’intelligence supérieure et "faits pour gouverner", sont privilégiés dans l’accès aux premières écoles missionnaires et dans le recrutement des auxiliaires de l’administration.[…] Le classement racial, considéré comme naturel, est perçu comme "traditionnel", même s’il rabote en fait la diversité des situations antérieures. Il est repris sur les livrets d’identité. Surtout, il est peu à peu intériorisé par les premières générations d’élites instruites […]

A la fin des années 50, les élites rwandaises, comme ailleurs en Afrique, sont gagnées par un esprit de revendication qui conduira aux décolonisations. Mais, au Rwanda, ce moment est aussi celui d’une scission interne profonde. On assiste à la cristallisation d’un courant politique hutu qui se dresse prioritairement, non contre le colonisateur belge, mais contre les privilèges tutsi. » (revue L’Histoire, n°396, février 2014)

Au Rwanda, ce sont des mouvements intellectuels en provenance d’Europe qui envenimèrent des relations qui n’étaient pas des relations amis/ennemis ni même des relations exclusivement de vassalité (le mot "caste" employé plus haut n’est pas à prendre dans un sens aussi fort que celui qu’il a lorsqu’on parle de l’Inde, il désigne ici une réalité beaucoup plus souple). Mais ces mouvements intellectuels ne sont pas, ici non plus, causes premières,Ils sont au service de buts "politiques" ; le racisme n’est pas essentiellement une cause ni une fin, c’est un moyen, généralement au service d’un impérialisme. Ce qui n’était au départ qu’une théorie est devenue politiquement actif par la volonté des colonisateurs.

Dès sa création, le racisme s’était fait outil politique, outil de manœuvres politiques, il fit ses preuves particulièrement en Afrique dans l’œuvre de destruction des anciennes structures communautaires. Mais l’antiracisme ne fut pas en reste. En s’opposant à la théorie beaucoup plus qu’aux rôles qu’ont fit jouer à cette théorie, en s’opposant à l’outil, à l’arme, il évita de s’attaquer à celui qui l’a longtemps porté et utilisé : le pouvoir. Cela lui a permis de n’être et de demeurer lui-même qu’un outil, qu’une arme aux mains de toute volonté jugeant opportun de la manipuler.

Chacun sait que pour éviter un assassinat il ne suffit pas de se protéger de l’arme, que c’est moins contre l’arme qu’il faut lutter que contre la volonté susceptible de l’utiliser, qu’il faut même lutter contre l’apparition de cette volonté. Mais pour s’opposer à des volontés actuelles ou potentielles, il faut d’une part être soi-même volonté de quelque chose, il faut d’autre part ne pas être aveuglé par les outils des volontés adverses. En se focalisant sur le racisme, on oublie à quoi il a servi, qui et quoi il a servi, qui et quoi il sert peut-être encore, et qui et quoi nous servons nous-mêmes chaque fois que nous oublions de servir ce que nous désirons, chaque fois que nous oublions de vouloir ce que nous désirons.

Dans le cas des Tutsi et des Hutu mentionné ci-dessus, le problème réel est bien, au départ, des formes inéquitables d’organisation des communautés et de distribution des travaux et des biens, et c’est pour nier ce problème réel qu’on en invente un autre. C’était dans l’intérêt à court et moyen terme de la volonté colonisatrice impérialiste, mais certainement pas dans celui d’une éventuelle volonté décolonisatrice et démocratique des Hutu. Ceux-là demeuraient totalement aveuglés, attirés par le leurre qu’en s’éloignant les envahisseurs laissaient derrière eux.

Le "problème juif" a-t-il une autre source sérieuse que des formes inéquitables d’organisation des communautés et de distribution des travaux et des biens ? Pour un tas de raisons, bonnes ou mauvaises, des communautés se sont spécialisées au fil des siècles dans certains travaux utiles au monde des humains. Arrivent des crises liés à des inventions techniques, à des méthodes nouvelles de gestion des masses de producteurs et des biens, etc. Apparaissent alors des tensions entre des communautés qui jusque là coopéraient dans un relatif équilibre.

Comme il n’est ni facile ni forcément souhaitable de supprimer l’apparition de crises, il faut agir à un autre niveau. Afin d’éviter toute absence de justice et d’équité dans les communautés, les communes, ainsi qu’entre elles, tout en rendant possible des relations véritablement démocratiques à l’intérieur comme à l’extérieur des communautés, il importe en premier lieu d’éviter la formation de camps irréductibles. Il faut donc éviter la formation de nouveaux camps et tendre à augmenter la porosité des frontières entre les camps existants, c’est-à-dire tendre à dissoudre ces frontières. Ceci est un objectif à ne jamais perdre de vue dans toute action (même dans l’écriture). Il semble que cela ait été relativement bien compris par les habitants de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, tout au moins à l’échelle de leur micro-pays (qui survivra à la République Française, ne serait-ce que pour cette raison, les républicains de gauche, de droite et de la pelouse n’ayant, eux, rien compris de cela – ils continuent de s’organiser en partis).

Bien sûr, pour parvenir à atteindre cet objectif, il faut d’abord se reconnaître un intérêt commun plus fort que toutes les divergences, un désir commun plus fort que toutes les oppositions. Eh bien, à l’échelle de l’Humanité, et même à l’échelle de la vie terrestre, n’en existe-t-il pas un, celui que l’on nomme couramment le désir de vivre et de bien vivre ? On propose quelquefois la Terre, la Terre-mère… comme intérêt commun, mais la Terre se moque bien de la vie – sauf, évidemment, si l’on nomme "Terre" justement le biotope terrestre, la biosphère, c’est-à-dire la vie –, tandis que nos désirs de vivre sont tout ce qu’il y a de plus attachés à nos vies.

Au lieu de soutenir la vie en combattant la formation de camps irréductibles, l’antiracisme contribue à la formation et au renforcement de tels camps, ne serait-ce qu’en ajoutant à nos problèmes une guerre théorique imbécile. Si les théories racistes ont donné des formes nouvelles à nos vieux problèmes, elles ne les ont pas inventé. Ce ne sont pas elles, non plus, qui ont rendu ces problèmes si meurtriers durant le vingtième siècle, c’est l’organisation industrielle du monde occidental (et aujourd’hui du monde entier), ainsi que la pensée de cette organisation : l’économie politique et ses dérivés, introduisant dans le monde des théories et des pratiques scientifiques qui, au mieux, ne se justifient que dans les laboratoires.

Si aujourd’hui, en ces années 2010, l’antiracisme n’est plus tellement porté, c’est qu’il est un outil de peu d’utilité en tant de guerre, de déplacements de populations et de reconfiguration des pouvoirs. Le racisme est, à nouveau, beaucoup plus "utile" en Europe. On en inventera même des formes nouvelles, ou bien tout autre "vérité" absolue susceptible de dresser les gens les uns contre les autres – ou d’unifier un groupe de gens parmi d’autres groupes, ce qui revient exactement au même. La formation de camps irréductibles ne fait peur à pas grand monde, hélas !

 
Sources non mentionnées plus haut :

- Histoire Générale de l’Afrique, éditions UNESCO/NEA, T. 3, 4, 5 et 8)

- De l’âge d’or au temps des pogroms, par Antony Polonsky, in L’Histoire n°421, mars 2016.

[1Cette raison est très sérieuse  ! Il est question ici d’un imaginaire si profond qu’il n’a pas encore totalement disparu de la Pologne actuelle (voir L’Histoire de ce mois de mars, n°421).

[3Les Batwa que l’on peur voir ici ("ba" forme le pluriel – on parle aussi des Bahutu et des Batutsi).

[4A propos de cette théorie, citons l’avertissement donné par Samwiri Lwanga-Lunyiigo et Jan Vansina à la fin du chapitre consacré à l’expansion des peuples bantuphones du grand ouvrage de l’UNESCO sur l’histoire de l’Afrique :

Pour conclure, il faut insister encore sur la nécessité de séparer les donnés linguistiques des données archéologiques. Il le faut pour éviter un danger technique : celui de confondre la valeur probante de disciplines diverses. Il le faut surtout pour éviter un danger intellectuel : celui de créer un mythe, puissant mais faux. Dès que le mot bantu est prononcé, on est tenté d’y voir une réalité ethnique ou nationale, alors que l’étiquette n’est que linguistique. Il ne désigne ni un peuple, ni une société, ni une culture. Bleek* a trop bien choisi son étiquette. A nous de nous garder des conséquences. Car tout comme le mythe "hamite" est né de la confusion entre langue, culture et race, un mythe bantu jaillirait certainement d’une confusion similaire.
Histoire Générale de l’Afrique, éditions UNESCO/NEA, T.3.

* Wilhelm Heinrich Immanuel Bleek, qui le premier désigna cet ensemble de langues du terme signifiant "gens" en kongo et en luba, terme constitué de la racine ntu et du préfixe ba marquant le pluriel.

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