Peuples sans limites

Qui a tiré sur la bête ?

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dimanche 10 avril 2016

(billet légèrement modifié le 16 avril)

Le chef d’état-major de Tsahal, le lieutenant-général Gadi Einzenkot, a récemment écrit une lettre à ses soldats. Extraits :

- Préserver l’esprit et les valeurs de Tsahal n’est pas un privilège, mais un devoir. Cela fait de Tsahal l’armée d’une nation au sein d’un état juif démocratique.

- Les yeux du monde sont rivés sur nous, et attendent de nous d’assurer la sécurité tout en préservant l’image éthique de Tsahal.

- Nous continuerons de monter la garde afin de remplir notre mission – défendre nos civils, vaincre dans la guerre, et assurer la survie de l’État d’Israël, tout en préservant nos valeurs. C’est là qu’est notre force.

« L’armée d’une nation au sein d’un état juif démocratique »… Curieuse formule, vraiment très curieuse… Elle soulève quelques questions, en particulier celle-ci : qui sont « nos civils », qui sont les civils « d’une nation au sein d’un état juif démocratique » ? Ou plutôt elle donne discrètement la réponse à cette question qu’on ne devrait pas avoir à se poser.

Qui a tiré sur la bête [1] ? Non, ce n’est pas Israël, Israël n’est qu’un outil, une émanation, un prolongement de l’Occident, une projection permanente de forces occidentales en terre moyen-orientale. Le peuple élu a été instrumentalisé. Le bruit court dans certaines têtes, et depuis longtemps, qu’il y aurait un complot juif, c’est-à-dire que « les juifs » contrôleraient, manipuleraient l’Occident, mais c’est l’inverse qui est vrai. Ce n’est pas un hasard si le sionisme a pu se développer pendant la longue chute de l’Empire Ottoman, même s’il y eut aussi d’autres circonstances déterminantes. Les sionistes ont été instrumentalisés au temps où les États-Unis n’étaient pas encore le maître du monde mais commençait à placer ses pions. A ce moment-là, ce qui va devenir Israël n’est ni l’auteur, ni l’arme du tir, Israël est la balle.

Maintenant, le partage du monde a été fait depuis longtemps, mais il est si précaire, si souvent remis en cause, que l’on garde l’outil avec soi. Sans se rendre compte, sans vouloir admettre qu’il n’agit plus qu’au sein d’une vaste plaie purulente, et donc qu’il n’a plus d’autre pouvoir que celui d’appuyer là où ça fait mal, d’aggraver la blessure, d’enrager la bête.

Mais peut-être est-ce bien le développement d’une plaie que des forces occidentales veulent. Une plaie où puisse proliférer la vermine économique. Peut-être que tout se déroule, grosso-modo, comme souhaité par des êtres voraces ne voyant pas beaucoup plus loin que le bout de leur nez…

Tsahal est une armée au service de l’État étasunien. Il est assez incroyable que personne ne dénonce cette ignominie : les « américains » envoient les juifs au casse-pipe à leur place. Ça lui coûte des sous, à l’« État américain », mais lui-même n’enregistre aucune perte humaine. D’ailleurs, même du seul point de vue financier, cela lui coûte moins de procéder ainsi.

D’un point de vue étasunien, l’existence d’Israël est analogue à une occupation permanente de l’Irak ou de l’Afghanistan. Une invasion durable. Du moins jusqu’à ce qu’on arrête la perfusion, mais on n’est pas près de l’arrêter parce que le Moyen-Orient est encore, et depuis longtemps, le théâtre d’une guerre entre le vieil empire russe et l’empire marchand occidental. J’ai peut-être eu tort, un jour, de comparer Israël à un camp de concentration alors que c’est un camp de travail, plus exactement un camp de combattants, de mercenaires au service de forces occidentales, aujourd’hui essentiellement étasuniennes, mais je me suis à coup sûr trompé le jour où j’ai imaginé qu’on allait enfin livrer totalement le monde arabe aux marchands en abandonnant Israël, comme on l’a fait pour l’Afrique en éliminant l’apartheid sud-africain. C’est ainsi, les marchands ont besoin, pour s’épanouir, d’une gouvernance locale à base de parlements acquis à l’économisme mais censés être "représentatifs", de sorte que l’apartheid contrevenait à l’idéologie marchande tout autant que la religion musulmane (l’économisme n’est pas halal), mais d’une autre manière [2]. De plus, l’apartheid tendait à fédérer les populations noires du continent (et d’ailleurs) contre les populations blanches et les pouvoirs occidentaux, comme la présence et la nature actuelle d’Israël tendent à fédérer les peuples arabes [3] contre ces mêmes populations et pouvoirs. Mais, au lieu de panser les blessures, la poursuite incessante d’intérêts locaux et d’avantages ponctuels fait qu’on en crée d’autres, et que l’on fait barrage aux unions africaines et arabes en jetant de l’huile sur le feu de micro-conflits de toute sorte, voire en en créant d’autres. Cela est bon pour les marchands d’armes, sans doute, mais pas forcément pour l’épanouissement du capitalisme en Afrique et en Asie. Tout cela à cause d’un combat de géants aux pieds nus sur la braise, les gouvernances territoriales étasuniennes et russes en particulier, un combat d’où la Chine ne pourra sans doute pas tirer les marrons du feu, ne serait-ce qu’à cause du Xinjiang. De toute façon, les marrons sont déjà trop grillés.

Non, ce n’est pas une guerre de civilisation mais une guerre où les monarchies pétrolières ne sont que des jouets dont on décore les rois – comme on le fait de bons et loyaux (ou naïfs) serviteurs –, et même si les jouets jouent aussi leurs propres petits jeux misérables.

[1Voir la note 2 du billet "Le parc d’attraction".

[2L’économisme n’est pas halal, il n’est pas non plus très catholique. Ni même chrétien : pour le faire passer, il a fallu réformer. L’éthique première des deux grandes religions monothéistes ne s’accorde pas bien avec l’idéal de la recherche individuelle du profit maximal même au dépend de sa propre communauté. Quant à l’apartheid, il n’entre pas, ou plus, dans le cadre d’une gestion rationnelle économiste des masses de producteurs-consommateurs.

[3Et, au-delà, l’Islam (ou ce qu’il en reste).

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