Peuples sans limites

Des mouvements de libération ?

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dimanche 17 avril 2016

Il y a une centaine d’années, sur la grande île Irlande, deux clans irréductibles dont personne n’avait jamais cherché à arrêter le développement, s’apprêtaient à se combattre les armes à la main. A la veille de la première guerre mondiale, L’Ulster Volunteer Force (unioniste) compte environ 100 000 hommes, et l’Irish Volunteer Force 200 000. Les uns veulent rester sous gouvernement britannique, les autres veulent un gouvernement irlandais. La belle blague – belle mais sinistre, vu les morts qui s’accumulèrent par la suite ! C’était aussi bête que de vouloir remplacer un roi par un autre roi !

Il n’était, semble-t-il, pas venu à l’idée des autonomistes irlandais que leur pays avait été dévasté et exploité par le capitalisme, et que s’il s’est trouvé que les agents du capitalisme étaient britanniques (et protestants), ils pouvaient tout aussi bien être irlandais catholiques (ou d’origine catholique). A quoi sert de lutter contre un envahisseur capitaliste si l’on oublie de lutter contre le capitalisme ? A quoi sert de lutter contre l’envahisseur si l’on a réussi à déstabiliser le capitalisme et à le lui ôter de la cervelle ? La dialectique de l’ami et de l’ennemi ne mène qu’à de vains massacres et à l’oublie de la lutte pour la liberté. S’il faut se reconnaître des ennemis, c’est uniquement dans la sphère des idées et des croyances : il y a des idées amies, c’est-à-dire favorables à l’épanouissement de la vie, et d’autres qui ne le sont pas.

Dans cette histoire irlandaise, mais pas seulement irlandaise [1], se fortifient entre elles deux erreurs : la formation de clans inconciliables, la conquête et son corollaire : la chasse à l’envahisseur et non aux idées et pratiques qu’il a amené avec lui. Or, « l’action politique démocratique ne se base pas sur la conquête (ou sur le combat contre le conquérant "ennemi") mais sur la coopération, elle ne vise pas l’appropriation (ou la réappropriation) mais la création, ses lieux ne sont pas le palais et le champ de bataille mais l’atelier et le champ de blé » [2]. On se perd en querelles de pouvoirs alors qu’il faut éliminer les pouvoirs. Les insurgés irlandais du 24 avril 1916 ne faisaient pas autre chose que chercher à changer le pouvoir de mains, leur combat était donc aussi vain et absurde que celui des soldats de Verdun.

Alors, oui, The Foggy Dew est une magnifique chanson que j’aime encore entendre, mais j’aimerais mieux n’avoir jamais su de quoi elle parlait ! Certains prétendent aujourd’hui que la bataille qui eut lieu alors à Dublin ne fut pas vaine, parce qu’elle a ouvert la voie à l’« indépendance » de la plus grande partie de l’Irlande, mais qu’a apporté cette indépendance, au juste ? Il serait bon de faire le bilan. Ce bilan sera très probablement facile à résumer : on a oublié de lutter contre la domination marchande. Forcément, puisqu’on croyait s’être déjà libéré, ou parce qu’une classe politique prétendait avoir "libéré le pays" !

Le couple ami/ennemi est axé sur le territoire (et l’identité, manière paralysante de s’identifier par rapport à tout ce qui est autre), le couple liberté/servitude l’est sur l’activité (et l’ipséité, où l’on reconnaît être soi-même aujourd’hui un autre qu’hier et pourtant toujours soi-même). D’un côté une vision statique de choses mortes que l’on veut s’approprier ou auxquelles on s’identifie, de l’autre la recherche de la coopération maximale dans une vision dynamique de la vie.

A condition qu’elles ne se perdent pas dans des querelles de pouvoirs, internes ou externes au soulèvement (externes comme le nationalisme dont, je crois, n’est pas exempt le journal Fakir ; comme beaucoup de monde, celui-ci identifie facilement le local au "national" [3]) , à condition qu’on ne s’y trompe pas d’ennemis en confondant les idées avec ceux qui les portent à un moment de leur vie, à condition que l’on continue d’apprendre à reconnaître en soi les idées reçues, les Nuits Debout seront peut-être le début d’un retour de la vie dans l’espace public, mais il faudra aussi que la vie revienne dans les espaces privés, dans les activités productrices…

La grande ruse de la civilisation marchande, c’est d’avoir divisé le monde en nations tandis que les marchands se faisaient leur beurre de façon internationale et accumulaient un pouvoir a-national. Il serait bon de leur reprendre ce caractère a-national. C’est aussi la nation qui tue la communauté, pas seulement le marchand sans foi ni loi, ni communauté.

 

souce : L’Histoire n°422, avril 2016 (un article où la légende d’une illustration affirme que cette "insurrection" a été popularisée par la littérature et le cinéma, or moi j’ai pris conscience de son existence à travers The Foggy Dew, et je ne pense pas être le seul dans ce cas. Comme disait l’autre, la chanson est un art mineur, sans doute…).

[1On peut même faire d’intéressants rapprochements avec l’histoire israélopalestinienne.

[3Si j’en crois le souvenir que j’ai de l’unique numéro que j’en ai lu jusqu’à ce jour. Je tâcherai d’actualiser ma connaissance de ce journal et de ce mouvement (je n’ai même pas vu le film Demain [– ajouté le 22 avril ni le film Merci Patron ! (petite confusion de ma part l’autre jour)] ).

 
 
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