Notes ouvertes

L’exemplaire Philippe Pelletier (de 1993)

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samedi 23 avril 2016

N. B. : Le titre de ce billet n’est pas ironique.

 

En publiant, dimanche dernier 17 avril, un paragraphe d’un auteur dont je n’avais encore à peu près rien lu (même pas ses articles dans Libération ou dans Le monde libertaire, dont j’ignorais l’existence), je savais que je prenais un risque, mais ce risque m’a paru d’autant plus raisonnable que les faits indiqués dans ce bout de texte sont pour la plupart notoirement connus (je ne le publiais que pour souligner le caractère géographique des crises de la fin du Moyen-Âge européen et la contemporanéité du monde qui en résulta avec le commencement de montée en puissance des marchands accumulateurs de capital). J’étais loin de m’attendre à ce que, arrivé vers la centième page du bouquin, je me mette à éprouver comme un commencement de dégoût ! L’imposture écologiste est certainement le livre le plus décevant de ma bibliothèque, et je comprends maintenant pourquoi je ne l’avais pas encore lu !

Que Philippe Pelletier soit, en 1993, un tant soit peu économiste et, en tout cas, progressiste (voir p.84-85 de son livre L’imposture écologiste), ce n’est pas grave, bien sûr, et son travail de recherche sur les origines et les ramifications de la pensée écologiste aurait pu être d’un grand intérêt, ne serait-ce que par les nombreuses citations et références qu’il a récolté. Mais, hélas, comment lui faire confiance après avoir lu ceci :

Mélangeant sans vergogne le terme d’« espèce humaine » avec celui de « race », l’écologiste Philippe Lebreton affirme : « Première constatation biologique, il existe bel et bien des races humaines ». À l’appui de son argumentation, une analogie biologique typique : « […] les différences observées entre un Scandinave ou un Hottentot, entre un japonais ou un Sakalave, par exemple, sont au moins du même ordre d’importance que celles qui ont permis aux naturalistes, sans aucun problème de conscience, de distinguer les sous-espèces – les races – de la mésange bleue ou du pin de montagne » [1]. Nous serions heureux de savoir si c’est le Japonais ou le Hottentot qui correspond à la mésange bleue, à moins que ce ne soit le pin de montagne, si ce propos n’était pas particulièrement affligeant et dangereux. Mettre sur le même plan les variétés physiologiques humaines avec les différentes espèces de végétaux ou d’animaux relève en effet de l’amalgame le plus vulgaire, même si l’on s’en tient au sens courant du mot « race » et que l’on néglige absurdement toutes les connotations qui vont avec.
L’imposture écologiste, p.99-100.

On a l’impression, en lisant ceci, que Pelletier est tellement sûr de savoir d’avance ce qu’il va lire, qu’il ne lit pas réellement. Cela serait pardonnable pour une première lecture, mais ici on en est au compte-rendu, et même à la critique ! Laisser passer une erreur aussi monstrueuse dans un livre imprimé est assez scandaleux !
(au cas où certains de mes lecteurs seraient atteints du même syndrome que Pelletier et ne comprendraient pas, le texte de Lebreton, tel qu’il est rapporté ici – je n’ai pas vérifié la source –, compare très clairement l’espèce humaine avec l’espèce "mésange bleue" et avec l’espèce "pin de montagne")

Je ne sais pas si ce qu’affirme ici Philippe Lebreton est exact, mais c’est en tout cas plausible et, à mon avis, en rien gênant. Il n’est pas prouvé qu’il ne soit jamais souhaitable, pour des études épidémiologiques, de diviser l’espèce humaine en sous-espèces (il me semble que, hors son aberrant usage politique, le mot "race" désigne plutôt des sous-espèces obtenues par sélection non naturelle, c’est-à-dire pas sélection volontaire [2]). Cela ne constituerait pas un danger de plus pour l’humanité, car celle-ci n’est pas en peine de se trouver des divisions ; si ce n’est pas par la couleur ou par la religion, ce sera par la langue, ou bien par les mœurs, voire même par les opinions politiques. Le mal réside dans l’habitude que l’on a de juger en termes de supériorités absolues et d’infériorités absolues, le mal réside dans la conception que l’on a des différences, non dans le nom qu’on donne à ces différences – qui existent, qu’on le veuille ou non (heureusement qu’elles existent ; en si grand nombre, d’ailleurs, qu’elles sont peut-être inclassables). Le problème d’une éventuelle classification en sous-espèces de l’espèce humaine concerne les sciences dont l’objet est l’humanité, il n’est pas politique. Un autre problème, politique celui-là, est de savoir comment empêcher les humains d’oublier les domaines de définition des concepts qu’ils utilisent. Il ne fallait pas, il ne faut pas combattre le mot « race », mais « toutes les connotations qui vont avec » et qui peuvent fort bien se rattacher à d’autres concepts (ou à d’autres mots variantes du même concept).

En ce qui concerne Pelletier, j’en suis venu à imaginer, pour l’excuser un peu, qu’il aurait écrit son livre d’une seule traite une semaine qu’il était alité, et qu’il ne se serait pas relu. Mais même dans ce cas-là, gâcher son travail ainsi est inexcusable.

Bon, s’il n’y avait que ce passage et rien d’autre de douteux, cela pourrait encore passer. Mais p.73 il y a déjà ceci :

Serge Moscovici dit crûment les choses : « L’écologie considère les sociétés du point de vue de la nature ». Comme si la nature avait un point de vue !

Pelletier fait-il mine de ne pas comprendre, ou est-ce plus grave (pour lui et son éditeur) ?

A la page suivante, il remarque que l’affirmation « le respect profond de l’homme passe par le respect profond de la vie » pourrait être tiré d’une encyclique. C’est vrai, mais quelle importance ? D’autant plus qu’il ajoute que « le terme de vie ne s’adresse [ici] manifestement qu’à la nature vue par les écologistes », donc ce ne peut être tiré d’une encyclique antérieure au pape François.

Il se pourrait d’ailleurs que, comme beaucoup de théologiens, Pelletier accorde plus d’importance et de réalité à l’esprit qu’à la vie :

Jean Dorst enfonce le clou : « Un humble végétal, un insecte minuscule contiennent plus de splendeurs et plus de mystères que la plus merveilleuse de nos constructions ». Comment ne pas penser alors à la phrase inverse de Hegel : « Même la pensée la plus criminelle a plus de grandeur et de dignité que toutes les merveilles du ciel étoilé, car le criminel est conscient de l’esprit de sa pensée ». Symétrie inverse dans l’intégrisme de la pensée chez Dorst et chez Hegel !
p.71

D’accord ici avec Jean Dorst (si j’en crois la citation), je serais donc un intégriste de la pensée ! Mais un intégriste qui ne voit pas de symétrie entre les affirmations de Dorst et de Hegel, car Hegel célèbre, lui aussi, la vie : la pensée du criminel est un phénomène du vivant, comme les pensées qui ont présidé à la construction de nos plus merveilleuses constructions, tandis qu’il n’y a plus de vie dans les constructions même : quelque chose s’est perdu en route, et ne reste plus, figé dans la pierre, que l’esprit.

Pelletier ne pouvait voir la similitude entre Dorst et Hegel car, pour lui, l’humanité est sortie du règne animal :

« La déspécification renvoie à un problème philosophique ancien concernant la “nature de l’homme” et la bestialité » qui n’a pas disparu, écrit Gérard Percheron évoquant le propos inquiétant du mathématicien Antoine Cournot : « L’homme ne cesse pas d’être animal en devenant homme ».
p.96

Il est difficile de nier notre appartenance à la classe des mammifères, mais c’est pourtant ce qu’il fait, comme beaucoup, comme certaines féministes refusant l’allaitement et peut-être bientôt la grossesse, comme les militants du post-humanisme… L’humanité se veut, ou du moins l’Occident se veut, en progression vers le non-vivant, l’éternité.

Philippe Pelletier semble avoir été capable de collecter un tas d’informations intéressantes, mais il n’a pas été capable de s’en servir sérieusement. J’en suis à peu près à la moitié du livre et il se peut que cet état de chose se prolonge indéfiniment, n’ayant pas le temps de faire le travail que Pelletier n’a pas fait (à moins d’en abandonner d’autres qui me tiennent plus à cœur).

[1Lebreton, L’Ex-croissance. Les chemins de l’écologisme. Paris, Denoël, p.171 (si j’en crois les notes de Pelletier)

[2Parfois, nature s’oppose à culture, d’autres fois il s’oppose plus spécifiquement à volonté. Comme en réalité il y a dans la nature beaucoup de phénomènes culturels, il serait sans doute intéressant de nommer «  nature  » tout ce qui échappe à la volonté (humaine ou non humaine).

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