Rupture

Sur un éventuel point de convergence

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lundi 2 mai 2016

Des luttes convergent. Vers quoi ?

Lors d’une récente Nuit Debout parisienne, un prédicateur de l’identité nationale (et de l’identité en général), venu là semble-t-il pour satisfaire une saine curiosité, en fut repoussé par une flopée d’injures et un crachat.

Fin de l’apparition de Finkielkraut à la Nuit Debout parisienne du 16 avril 2016

 

Dans la mesure où Finkielkraut est dangereux, il l’est moins à Nuit Debout qu’à la télé, à la radio, ou bien chez lui en train d’écrire une nouvelle ode identitaire. S’il est dangereux , il l’est par son discours, et c’est par des arguments et l’exemple que l’on répond à un discours. Répondre par des injures et l’exclusion donne en exemple une pratique de l’exclusion et laisse penser que l’on n’a pas d’arguments à opposer, à moins que ce discours constitue en lui-même un refus de la discussion. Mais même dans ce dernier cas, chasser l’adversaire, le porteur d’une idée adverse, est plutôt une démonstration de faiblesse qu’une preuve de force. Le fort avale son adversaire, l’annihile en tant qu’adversaire en le mettant de son côté ou en le désarmant. Les idées meurent seulement lorsqu’elles ne sont plus portées ; les réalités qu’elles engendrent meurent aussi, plus lentement. La force est patiente. Surtout face à un adversaire qui, à ce moment-là, se tait et ne manifeste aucune intention de parler (et si jamais la force a quelque chose à cacher aux yeux de cet adversaire, cette chose n’a pas à être là, visible, sur la place publique).

L’objectif plus ou moins déclaré des Nuits Debout n’est cependant pas la confrontation d’idées contradictoires mais le renversement démocratique d’un monde, d’une organisation sociale, politique, industrielle, d’un pouvoir financier. Ceux qui s’y rendent sont censés partager cet objectif. Ou, du moins, une partie de cet objectif. Car tout le monde ne pense pas que l’ensemble est un tout indissociable ou une partie d’un tout indissociable. Selon Frédéric Lordon, il y a deux monstres à combattre : « la violence du capital et la violence identitaire raciste ». Cela signifie-t-il qu’il nous faut disperser notre énergie sur deux fronts ? Un identitaire raciste peut-il avoir envie de renverser le monde de la loi El Khomri ou en est-il partie prenante ? Un identitaire a-t-il envie de renverser le monde de la loi El Khomri ou en est-il un élément essentiel ? C’est ce monde de la loi El Khomri (et de l’aéroport) qui, dans un passé pas si lointain, a développé le racisme, et non pas un autre monde ou une opposition à ce monde ; c’est ce monde qui, ces dernières décennies, a développé un identitarisme se voulant non raciste, pas un autre monde ni une opposition à ce monde. L’identitarisme des bonnets rouges bretons était une lutte divergente : il ne s’opposait pas à ce monde. Ce monde tient parce qu’il est cohérent, cette cohérence commence aujourd’hui à apparaître au grand jour parce qu’elle commence à se briser. Il n’y a qu’un seul front à développer, et Finkielkraut venait espionner pour le compte du capital 😁.

L’économisme tient parce qu’il est soutenu et servi par une classe politique. Cette classe politique tient parce qu’elle est elle-même légitimée par la fiction nationale, l’être imaginaire nommée Nation ou peuple national, qu’elle représente symboliquement auprès des pouvoirs financiers, tout en gérant la très réelle masse des producteurs-consommateurs offerte au moloch. Économisme, nations et classe politique se sont développés ensemble ces trois derniers siècles avec le monde marchand. Ces quatre entités sont inséparables ; nous arriverons à déstabiliser l’ensemble, à le rompre, ou bien nous n’arriverons à rien, du moins à rien de bon.

L’économisme s’inscrit dans une idéologie plus large, plus générale, que nous pouvons nommer progressisme : l’idéologie du progrès nécessaire aux marchands [1]. Ce progressisme proclame qu’il faut progresser, innover, avancer de façon volontaire, que toute personne et toute chose qui progresse est meilleure que celles qui ne progressent pas, que l’Occident est le meilleur car il progresse, et que seul l’Occident est capable de mesurer ce "progrès".

En même temps, le progressisme est une croyance, la croyance en une certaine fatalité du progrès vers le mieux : le sens de l’Histoire. Ce qui entre en contradiction avec le volontarisme du progrès régnant en Occident et dans tout l’univers capitaliste, mais en même temps le légitime, et même le sanctifie (dans un mouvement inverse, passant du mystère sacré au profane pragmatique, le judaïsme capitaliste lui aussi, devient volontaire : il n’attend plus la terre promise par Dieu, il la prend).

Dans le domaine social au moins, le porteur politique de l’idéologie du progrès n’est autre que la gauche. Heureusement pour nous, heureusement pour l’humanité, cette gauche « matérialiste » mais paradoxalement adoratrice de la pensée pure, c’est-à-dire de l’esprit, a perdu la raison. A force de se vouloir l’opposition au capitalisme tout en étant l’un des fers de lance de la pensée de ce même capitalisme.

L’ensemble des cinq éléments constituant la civilisation capitaliste – l’économisme, la classe politique, le concept de nation, le règne des marchands, l’idéologie du progrès –, dressent une prison sociale et mentale d’une grande solidité, prison nécessaire au maintien de l’économisme car il manque à celui-ci la force morale d’une religion. C’est son point faible. Les couples bien/mal, bon/mauvais, sont remplacés par les couples progressiste/rétrograde et moderne/réactionnaire, mais ceux-là sont plus de l’ordre de l’intellect et ne touchent que superficiellement les cœurs ; ils ne sont pas en mesure de mettre en forme les sentiments réels d’empathie, ils ne sont capables que de canaliser des sentiments de peur, de colère, de dépit et, dans une certaine mesure, d’enthousiasme. L’identitarisme est, en partie, un développement du nationalisme qui s’en est détaché ; comme lui, il sert à canaliser les peurs qui apparaissent lors des crises, mais aussi à soulever l’enthousiasme des foules lors de grand-messes unitaires. Le moteur essentiel du monde des marchands reste l’avidité, la cupidité, le désir de puissance, mais il possède des moteurs auxiliaires reposant sur la colère et la peur, utiles dans les turbulences.

Les sentiments de beauté et de joie ont été abandonné au religieux. L’art capitaliste lui-même se soucie peu de sentiments. Les marchands ne savent pas quoi faire de phénomènes émotionnels qui s’amplifient lorsqu’ils sont partagés, ils comprennent mieux la jouissance vue comme une puissance en acte, ils peuvent même la fabriquer. C’est sur ce manque moral – n’ayons pas peur du mot – que l’écologisme s’est développé, à partir de quelques branches des sciences du vivant. On peut dire que l’écologisme est d’abord une remise en cause timide du progrès par le progrès lui-même, un sursaut faisant suite à la reconnaissance de quelques inconvénients du développement marchand (industriel), un peu comme une rétroaction tardive du "système". L’écologisme de la classe politique en est resté à ce stade très "systémique", mais pas l’écologisme militant de terrain ; l’écologisme réel des gens réels, lui, prend parfois des allures de religion. D’où d’importantes distorsions dans les discours, les pratiques et les croyances.

Les sentiments d’union, d’appartenance, sont également ignorés par le monde de la loi El Khomri, parce qu’ils sont les antagonistes de la concurrence. Le nationalisme [2] et l’identitarisme essaient du suppléer à ce manque par des tentatives de rassemblements unitaires autour de mots d’ordres, de spectacles folkloriques, de démonstrations de force ou contre un "ennemi", aussi en exploitant les enthousiasmes spontanés générés par des victoires sportives (le sport est, par ailleurs, peut-être le plus puissant vecteur de l’idéal compétitif et du progrès). Mais l’unité n’est pas l’union, elle apporte un fort mais très momentané sentiment d’appartenance, qu’il faut sans cesse renouveler.

A ce propos, dans un article récent le sociologue Geoffroy de Lagasnerie oppose l’individualisme au fait « d’être soumis à des forces collectives et à des destins communs ». Mais c’est au contraire dans la mesure où nous sommes individualisés que nous nous trouvons individuellement soumis de la sorte au lieu d’être partie prenante du destin commun. Le sociologue associe l’individualisme à la liberté et l’oppose à un « ordre » oppresseur, en cela il tient un discours qui est le discours dominant du capitalisme. Le capitalisme n’est pas le fascisme, qui fait des « forces collectives » du capitalisme l’ordre étatique mais ne touche pas à l’individualisme – c’est précisément ce qui l’oblige à une répression perpétuelle absolue – (le fascisme célèbre l’unité derrière le chef, pas l’union et la coopération d’individus et de communautés divers).

Le monde de la loi El Khomri a aussi tenté de suppléer à sa faiblesse morale, à son mépris des sentiments de bonté et de beauté (dont les marchands se servent, cependant, pour leur propagande commerciale ou politique), en essayant de développer la citoyenneté. On méprise les sentiments existant réellement, jugés bons seulement à manipuler les êtres humains, mais on essaie d’en inventer un de toute pièce. Les sentiments ne se fabriquent pas [3] et, quoi qu’on en dise, la citoyenneté nationale, censée à la fois légitimer la classe politique et moraliser les éléments producteurs-consommateurs, fait beaucoup plus référence à l’Empire Romain qu’aux anciennes cités grecques. C’est une citoyenneté sans cités. Napoléon Bonaparte, en se faisant couronner, trahissait peut-être un idéal révolutionnaire, mais bien peu la révolution réelle.

Union, appartenance, beauté et bonté sont d’ailleurs intimement liés. Ces quatre sentiments se croisent et s’entretiennent mutuellement. Ils apparaissent tous dans le partage et la coopération, où ils se multiplient. Partage et coopération nécessitent la différence, cette différence qui s’oppose à l’unité. Ce n’est pas l’acceptation des différences qui permet le développement de clans inconciliables interdisant toute vie démocratique réelle, vivante, conviviale, et amenant même la guerre, c’est au contraire la recherche de l’unité. L’orchestre symphonique n’est pas une unité formée de semblables mais une union de différences, une coopération de différences, ou le « chef d’orchestre » est moins un chef qu’un coordonnateur. La présence de celui-ci n’est rendu nécessaire que par le nombre élevé de musiciens.

 

Le 20 avril 2016, sur la même Place de la République, à Paris

 

Mais si, comme un orchestre, toute communauté humaine a besoin d’une coordination, elle n’a pas à respecter une partition déjà écrite. La vie est une improvisation et ne peut que rester une improvisation. La vie démocratique conviviale est une improvisation polyphonique d’un chœur d’êtres cultivant leurs différences tout en éprouvant un fort sentiment d’appartenance au chœur en action. Une appartenance en acte.

Ce complexe sentiment d’appartenance/reconnaissance passe par l’exercice d’une activité à laquelle on croit et dont le résultat est reçu par la communauté ou, pour parler dans une autre langue politique ou d’une réalité politique un peu différente, est accepté par la cité. Cela suppose que cette activité s’exerce au sein d’une communauté ou, au moins, d’une cité, au lieu d’être un poste anonyme parmi les milliers de postes anonymes d’un mystérieux process industriel et commercial s’étendant dans tous les sens à travers le monde entier. Les activités humaines dites "professionnelles", doivent retourner à la cité. Ce n’est pas le genre de choses qui se fait en un jour, même en dressant des barricades dans les rues et en occupant l’Élysée, mais il est bon d’apercevoir l’horizon que l’on se donne.

Ce sentiment d’appartenance/reconnaissance est proportionnel au caractère coopératif de l’activité, que cette coopération soit interne à l’activité ou que cette activité s’insère dans un projet coopératif plus vaste, c’est pourquoi il est si peu vécu et partagé dans le monde marchand qui est celui de la concurrence et de la performance compétitive. C’est pourquoi, aussi, les activités humaines doivent retourner à la cité. Et la cité renaîtra.

Ce n’est évidemment pas un revenu minimum inconditionnel attribué à tous qui donnera ce sentiment vital et fera renaître la cité, sauf dans la mesure où il peut aider à choisir son ou ses activité, à se former, éventuellement à changer d’activité ou d’équipe. Ce qui n’est pas rien.

Au fond, il s’agit moins de prendre d’assaut l’Élysée et les banques, que les usines et les commerces. Cela tombe bien, nous y sommes déjà ! Sauf que les procédés de fabrication sont aujourd’hui d’une complexité telle qu’ils mettent généralement en jeu un nombre élevé d’entreprises situées dans des lieux éloignés, et qu’il n’y a aucun liens vraiment humains entre les membres de ces différents « centres de profit ». Même dans l’agroalimentaire, c’est ainsi aujourd’hui. Non, changer tout cela ne pourra se faire en un jour.

D’ailleurs, c’est au manutentionnaire comme au général d’infanterie de juger de quelle manière il pourra le mieux appartenir à la communauté, vivre et être reconnu dans la cité. En tenant compte, forcément, de ce que la collectivité (pour parler le langage d’aujourd’hui) juge acceptable, souhaitable, indispensable, nuisible. Il s’agira, dans la plupart des cas, de remplacer les « lois du marché » par les besoins de la cité exprimés, selon de multiples formes ou plutôt, peut-être, de non-formes, par ses habitants. Les Nuits Debouts, comme d’autres mouvements, cherchent à obtenir cette expression dans des assemblées générales. C’est une méthode qui singe les pratiques parlementaires du monde que l’on rejette : les assemblées ne sont jamais générales, et d’ailleurs personne n’a envie qu’elles soient vraiment générales (voir plus haut). Il y avait, jadis, des assemblées d’un autre genre, qui étaient aussi des fêtes, et qui étaient générales au sein d’une communauté rurale. Mais c’est la fête qui était générale, pas les discussions, diverses, qui pouvaient avoir lieu ces jours-là, ni les décisions. Lorsque le travail quotidien est retourné à la cité, la cité exprime quotidiennement ses besoins par ce travail même, et ses fêtes en sont la synthèse en même temps que le couronnement de ce travail. En ce qui concerne la démocratie, tout est à reprendre là où nous en étions auparavant, avant la république.

Le sociologue cité plus haut dit aussi : « Un mouvement est toujours oppositionnel   : il oppose des classes d’individus à d’autres. » Un mouvement est souvent contre quelque chose, peut-être même toujours, même quand il est pour quelque chose, mais il faut penser en sociologue pour croire que l’opposition se fait forcément entre classes sociales. Que penser du trader qui lâche tout puis se fait instituteur, ou du directeur de banque qui quitte sa boite pour entamer des études de psychologie ? Ils ne partagent plus les mêmes intérêts de classes, intérêts que d’ailleurs ils avaient déjà cessé de défendre avant de sauter le pas. Le trader, le banquier, ne se pensent pas avant tout membre de la catégorie "trader" ou "banquier" ; l’immigrant se trouvant dans un nouveau pays, sous une nouvelle domination étatique, ne se pense pas d’abord membre d’un groupe des "sans papier", contrairement à ce qu’affirme de Lagasnerie. La pensée du sociologue (de gauche) interdit de penser l’élimination des classes sociales, ce qui est extrêmement fâcheux même s’il s’avérait impossible de les éliminer totalement. Elle affirme l’éternité d’une pseudo "lutte des classes" imbécile, se contentant ainsi de mettre à la place d’une lutte de tous contre tous une lutte entre catégories sociales. Geoffroy de Lagasnerie a raison de remettre en cause l’usage des concepts de « peuple » et de « citoyen », mais pas de les remplacer par celui de « classes sociales ». Ni de nier la possibilité politique de recréer des « communs ».

Lorsque nous aurons enfin cesser de nous taper dessus les uns les autres sans motif réel et sérieux, nous découvrirons bien des raisons réelles et sérieuses de recommencer. Il faudra, par exemple, décider s’il faut rester connecté à tous les réseaux de communication et d’énergie ou pas, et si non, par quoi les remplacer ou comment ne pas avoir à les remplacer, et comment on gère entre cités, voire entre pays et entre continents, les réseaux gardés. La paix à peine venue, l’avenir s’annonce plein de passionnants combats !

L’abandon de l’économisme est le début de solution à tous nos problèmes. Le rejet de toute pratique et de toute théorie tendant à former des camps inconciliables est l’essentiel du reste de la solution. Cette double affirmation n’est peut-être qu’un point de vue parmi d’autres, mais il n’a pas besoin d’être partagé par une majorité pour être suivi ici et là, localement, ou bien plus globalement mais sur des points précis, dans des sphères particulières de la réalité humaine présente. S’il est adopté un petit peu et qu’il prouve sa pertinence, il tendra à être adopté un peu plus, et aussi à être un peu plus combattu [4]. Mais, dans la mesure où nous veillerons à ne pas nourrir le rejet par l’adversaire de nos projets et de nos actions en les rejetant eux-mêmes, l’adversaire perdra ses certitudes et son assurance, et se trouvera un jour désarmé.

Il y a beaucoup plus de façons de briser la prison aux cinq murs que de manières d’y rester. Autrement dit, une vraie vie démocratique conviviale ne peut que tendre à en sortir. Malheureusement, la vie démocratique conviviale est impossible en son sein, sinon dans des îlots. C’est pourquoi il se forme des îlots géographiques, comme les "ZADs", et peut-être aussi des îlots temporels, comme essaient d’être les Nuits Debout. Mais des ponts se forment aussi entre les îlots, ainsi qu’entre les îlots et le monde de la loi El Khomri, des ponts comme les AMAP, par exemple. Ce n’est pas grand chose à première vue, mais la force est patiente.

[1Sur l’emploi qui est fait ici, et généralement sur Le Devenir, du mot "marchand", voir Le pseudo-monde du travail aliéné.

[2Sauf précision, sur ce site le mot "nationalisme" désigne toujours la croyance à une "nation" et son usage.

[3Quoique, avec des drogues, des drogues et la "réalité augmentée"…

[4II s’agit là du couple action-réaction, pas d’un couple révolution-réaction – voir le post-scriptum de La gauche, Ubisoft et la Révolution

 
 
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