Rupture

Eléments pour une théorie des échanges (avant-propos & préambule)

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jeudi 14 juillet 2016

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Définition préliminaire

Marchand : être abstrait mais omnipotent qui, au sein de la civilisation capitaliste, gouverne la société et son activité (le travail incessant) après s’être dotée d’une raison alibi : la raison économique ; toute personne mêlée de près à au moins l’un des deux conflits d’intérêts fondamentaux au cœur de cette civilisation, conflits que l’on peut représenter par les figures du marchand-banquier et du marchand-producteur.

De la propagande

Chacun aura remarqué, même en n’y prêtant jamais attention, à quel point tous les médias proclament quotidiennement qu’il faut faciliter les échanges pour que l’économie se porte bien. Ce n’est en rien en contradiction avec ce qui est avancé dans les pages suivantes, à savoir que les spéculateurs œuvrent sans cesse pour rendre les échanges de plus en plus difficiles. Les spéculateurs se nourrissent des échanges, mais à la condition que ces échanges soient tortueux. Plus les échanges sont compliqués et sinueux, plus ils rapportent aux spécu­lateurs, autrement dit plus ils favorisent l’économie, puisque tel est l’euphémisme en usage pour désigner l’en­semble des spéculateurs et leur loi divine (cette loi retransmise quotidien­nement par la voix des médias).
Ce que les écono­mistes entendent par "faciliter les échanges" est donc quelque chose d’assez particulier.

AVANT-PROPOS

S’il existe une science ou un art de l’économie véritable, c’est l’art de tirer le maximum du minimum dans nos activités de production. C’est donc une science de la production, non des échanges. Les échanges étant, par nature, hors du domaine de l’économie, il ne peut y avoir économie véritable dans un monde qui mesure l’efficience de sa production par les échanges.

Si c’est pourtant le marchand qui a inventé une science dite économique, c’est parce qu’il a toujours été vital pour lui, dans son activité sociale, de savoir tirer le maximum du minimum. Dans sa spécialité : les échanges marchands. Alors que, à cause de la nature de son activité, il n’a jamais su évaluer ses résultats autrement que du seul point de vue quantitatif. Au contraire de l’artisan, de l’éleveur, du laboureur, confrontés essentiellement à des problèmes qualitatifs : l’état des matières premières, le temps qu’il fait, leur santé et leur bon plaisir, le bonheur de leur communauté de vie… A force de compter, le marchand se coupe de la vie.

Ce que le monde marchand a osé nommer "économie politique", n’a pas grand chose à voir avec l’économie. Sans cela nous ne nous serions jamais si amplement heurtés à des problèmes dits "écologiques" – parce que, eux, sont bel et bien économiques.

L’objet réel de la science soi-disant "économique", les échanges marchands, s’est d’abord historiquement développé entre communautés, entre pays, entre continents. Ces échanges constituaient alors des liens vecteurs d’enri­chis­sements culturels et de constructions politiques. L’histoire contemporaine semble montrer que lorsqu’ils se développent au sein d’une communauté, tout au contraire ils tendent à la briser. Socialement, politiquement, culturellement. La commu­nauté devenue marchande, déliée, se disperse à la surface de la planète avec son idéologie. D’abord en individus conqué­rants, puis en âmes errantes, laissant dans leur sillage un amoncellement de choses mortes sur lequel règne l’absence.

PRÉAMBULE

1 – Il y a valeur d’usage [1] lorsqu’il y a un usage. C’est-à-dire que la naissance d’un usage crée une valeur d’usage. Cette valeur d’usage est donc intimement liée à une culture et n’a, par contre, aucun rapport avec le travail producteur, ni avec le travail échangeur – distribution, logistique… –. A l’inverse de la valeur d’échange, la valeur d’usage n’est pas une quantité mais une qualité.

2 – Une valeur d’usage a depuis longtemps été donnée au blé. Mais il est possible de spéculer sur la valeur d’échange de ce blé en anticipant (plus vite que les autres) les conséquences de conditions météorologiques défavorables à la production du blé. Si le blé poussait tout seul en abondance chaque année, s’il se moissonnait tout seul, si la farine se faisait toute seule et se transportait toute seule auprès de ses utilisateurs, le blé et la farine n’auraient pas plus de valeur d’échange que l’air atmosphérique puisqu’il n’y aurait pas même besoin d’échange. C’est la difficulté de l’échange qui crée la valeur d’échange, la valeur d’échange est proportionnelle à la difficulté de l’échange. Spéculer consiste à s’approprier un bien (quelque chose possédant une valeur d’usage), puis à augmenter les difficultés de l’échange de ce bien. Les œuvres d’art prennent beaucoup de valeur dans la mesure où elles ne s’échangent pas mais conservent une valeur d’usage (phénomène entièrement culturel).

3 – En ces temps technologiques, il est une autre manière de spéculer qui peut s’avérer plus simple et plus sûre. Elle consiste à s’approprier un non-bien – quelque chose qui n’a pas de valeur d’usage –, puis à le transformer en bien en lui inventant une valeur d’usage (depuis quelques siècles, le culturel est de plus en plus souvent d’origine marchande).

4 – Les spéculateurs que sont, fondamentalement, tous les financiers, ont donc intérêt à complexifier les échanges. C’est ainsi qu’une part croissante du travail humain, du travail vivant, est détourné de la production véritable vers les échanges – transport, stockage, emballage, publicité, imprimerie, distribution,…

5 – De la même façon, une part croissante du travail humain est détourné de la production de biens (déjà reconnus comme biens), vers l’invention de valeur d’usage – recherche et développement, sondages, publicité… Il est connu depuis la nuit des temps que les spéculateurs sont des nuisibles. Comment se fait-il que, dès le XVIIIe siècle au moins, nous nous soyons mis à les honorer, et à respecter leur théorie, sans même qu’ils aient besoin de se déguiser ? Parce que, tout à coup, ils faisaient progresser le monde.

6 – Les choses n’acquièrent un prix, une valeur marchande, que dans l’espace du marché ; elles n’en ont pas ailleurs. C’est dans l’espace du marché que se font les pertes et les profits.

7 – Les productions n’ont pas de valeur en elles-mêmes, elles n’ont que la valeur que leur donne la culture : leur qualité de valeur d’usage.

8 – Les productions ont un prix de revient. Celui-ci dépend des coûts liés à la création et à l’entretien de l’atelier de production (avec ses outils et sa main d’œuvre) ; de la valeur d’échange, au moment de leur acquisition, des matières premières et des sources d’énergie (autres que musculaires) ; et du rendement.

9 – Le rendement est un concept physico-économique qui a été développé dans la foulée des succès de la mécanique du point (la mécanique newtonienne). Le travail en tant que valeur quantitative, né de manière implicite avec la mécanique newtonienne, a été explicitement développé avec la thermodynamique et la problématique du rendement des machines par des ingénieurs (Coulomb, Coriolis… [2]). C’est donc par définition que le travail au sens physique possède une valeur par lui-même, et l’existence de cette valeur rend possible le calcul de rendements énergétiques.

10 – L’organisation de la production capitaliste se fait essentiellement en considération du rendement énergétique partout où les coûts de l’énergie morte (de source mécanique, chimique…) et de l’énergie vivante (main d’œuvre) ne sont pas négligeables.

11 – Le travail vivant n’a pas de valeur économique (quantitative) en lui-même. La valeur de la part purement mécanique du travail vivant existe théoriquement mais n’est en pratique pas évaluable. Elle n’est de toute façon pas en rapport constant avec l’effort humain associé (parce que chaque travailleur est unique et que chaque moment d’un être vivant est unique). Le travail vivant n’a pas d’autre valeur intrinsèque que celle qui lui vient de la vie même et celle, positive ou négative, qu’il donne à la vie ; cette valeur du travail vivant n’a pas plus de rapport avec la valeur du produit de ce travail que la valeur intrinsèque de la vie d’une vache laitière n’en a avec la valeur marchande de son lait et avec celle de ses muscles transformés en steaks. La valeur d’usage est affaire d’usage, la valeur d’échange affaire d’échange, la valeur de la vie est affaire de la vie (dans le cadre du capitalisme, la valeur marchande – affaire de marchands –, peut être considérée comme simple synonyme de valeur d’échange).

Les spéculateurs n’ont de toute façon pas besoin de quantifier une telle valeur intrinsèque des heures de vie des travailleurs, il est plus commode pour eux d’attribuer eux-mêmes une valeur arbitraire au travail vivant (voir points 14 et 15).

12 – Il existe deux manières de se procurer le travail vivant : le marché aux esclaves et le marché de l’emploi.

13 – Sur le marché aux esclaves, la valeur de la main d’œuvre obéit aux lois générales de la marchandise.

14 – Sur le marché de l’emploi, le travail vivant remplie à la fois le rôle d’une monnaie et d’une marchandise : c’est une monnaie qui permet au travailleur de s’acheter une place dans la société et une marchandise nécessaire au fonctionnement de la production capitaliste (ou des échanges capitalistes…). Ainsi, l’économie contemporaine est bâtie autour d’un troc : le travail humain contre une place dans la société. Les valeurs d’usage et d’échange de ces deux marchandises obéissent aux lois générales.

15 – Comme les valeurs d’usage du travail vivant et de la place dans la société sont culturelles, il est primordial pour les spéculateurs de maîtriser la culture dominante. Ils ont, pour ce faire, la théorie économique, les grands médias, la publicité, les hautes hiérarchies de toutes les grandes entreprises (évidemment), des grandes écoles…

16 – Jamais les spéculateurs n’ont eu besoin, dans leurs calculs, d’une valeur intrinsèque du travail humain ou d’une valeur de la force de travail (humain), seuls des théoriciens ont pu s’essayer à évaluer une telle valeur, pour la beauté du geste dans un travail universitaire, pour ajouter une valeur d’usage à un livre traitant d’économie, ou par égarement. Mais les spéculateurs tirent profit de ce genre de travail car il ajoute de l’épaisseur et de l’opacité à la brumeuse théorie économique masquant leurs agissements. Cette brume propice à toutes les abominations s’est ainsi longtemps nourri de tous les esprits qui, pensant s’intéresser à l’activité humaine, s’occupaient d’économie. Dans The Castaway, un épisode du Jeff Hawke de Sydney Jordan, une brume se développe autour d’un vaisseau extraterrestre échoué sur notre planète, en se nourrissant de l’esprit humain. Chaque être humain qui pénètre dans cette brume s’y perd irrémédiablement tout en accroissant la brume. Personne ne ressortant de ce "vide", les autorités, affolées, décident qu’ils sont morts et s’apprêtent à envoyer une bombe atomique sur le nuage…



Dans la BD de Sydney Jordan, il y a une commande dans le vaisseau, une sorte d’arrêt d’urgence, qui permet d’effacer le nuage avaleur d’esprits. Mais nous, qui ne disposons pas d’arrêt d’urgence, devons nous libérer et l’esprit, et notre organisation de production et de distribution, de l’économie capitaliste ("capitaliste" : euphémisme pour "spéculateur" et pour "spéculatif").

[1Ceci n’étant pas un manuel d’économie, même dite "politique", il ne faut pas s’attendre à ce que les concepts utilisés soient identiques à ceux, éventuellement du même nom, utilisés en économie. Il peut y avoir une équivalence, mais l’identité serait étonnante.

[2Voir l’important travail de François Vatin, "Le travail - Economie et physique - 1780-1830", puf 1993.

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