Rupture

La masse (d’inertie) n’est pas celle qu’on croit

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mercredi 20 juillet 2016

C’est en donnant le plus souvent des directives très pertinentes, et en permettant aux exécutants de comprendre leur pertinence, qu’un "chef" se fait respecter, qu’un "chef" se fait leader. En s’écartant de cette voie, il va récolter le dégoût, voire le mépris, peut-être même la haine.

Bien sûr, afin d’être le plus souvent très pertinent, avant de se poser en "chef", il faut prendre le temps d’apprendre, il faut se familiariser, il faut connaître. Il ne suffit pas de montrer qu’on n’a pas peur de mettre les mains dans le cambouis – ce qui n’est d’ailleurs même pas une nécessité essentielle, « mettre les mains dans le cambouis » est surtout utile dans la mesure où cela aide à connaître.

L’attitude consistant à donner certains ordres et à faire certaines remarques dans le but "de se faire respecter" plutôt que pour assurer la bonne marche de l’entreprise résulte de l’adoption d’une perspective "amis/ennemis" : c’est eux ou moi. Le "chef" qui réagit ainsi ne cherche pas la collaboration mais la soumission. Il en obtiendra, mais il obtiendra aussi de la révolte. Et dans tous les cas il s’enfoncera dans une douloureuse et mortifère médiocrité, et son monde avec lui. Parce que les meilleurs "éléments" de l’entreprise sont souvent les plus capables de se révolter, ceux que le (petit) "chef" va perdre.

Les cadres qui agissent ainsi ne sont pas nécessairement foncièrement méchants ou sots, ce sont plutôt de sages élèves hyper-formatés par une vingtaine d’années d’études voire davantage (cycle primaire compris). Ils constituent le poids mort de l’humanité, celui qui porte l’énergie cinétique de la vitesse acquise, du mouvement qui nous entraîne au désastre.

Ainsi fut, jusqu’à présent, Manuel Valls, ou à peu près. Mais il semble tout de même avoir admis, finalement, qu’il y a des causes et des responsabilités collectives au dégoût, au mépris, voire à la haine ou au désespoir ressentis par des enfants, petits enfants ou arrières petits enfants d’immigrés et par un grand nombre de jeunes des quartiers pauvres. Un rapport, commandé par lui, établi que ces populations « sont davantage pénalisés dans l’accès aux fonctions publiques hospitalières et territoriales ». « En créant un décalage incompréhensible entre la promesse républicaine d’égalité, de méritocratie, et la réalité, ces pratiques ébranlent ce qui fonde notre cohésion nationale », dit-il. Il est bien temps !

 

Le convivialisme, une nouvelle manière de penser le monde ? (entretien avec Alain Caillé)

 

Les écouter me rassure : je ne suis pas intellectuel pour deux sous ! (rire)

Sérieusement, cette notion de totalitarisme à l’envers est peut-être intéressante, je ne sais pas… Je note aussi qu’en mettant l’accent sur les inégalités de revenu et la possibilité de les diminuer drastiquement pas l’instauration de minimums et de maximums, il reste dans une vision un tantinet économique. Et étatique.

Par ailleurs, mon Pour un suicide des élites répond à une partie de son discours (sur "les forces de gauche").

 

(billet inspiré par quelqu’un à qui je n’ai pu m’empêcher de trouver une bonne tête – pour le moins –, et qui me semblait même avoir un "naturel" beaucoup plus agréable que le mien ; mais cette première impression, dû sans doute au fait que je n’ai pas perçu que le bon mais relativement ordinaire "naturel" était simplement renforcé dans son apparence par le caractère très policé de la personne – par le formatage, donc, qui s’occupe de cela aussi –, cette première impression s’estompe aujourd’hui)

Sur Manuel Valls, source : http://www.ouest-france.fr/societe/racisme/fonction-publique-les-candidats-dorigine-maghrebine-penalises-4363049

 

P.-S.

(le lendemain) Il me faut préciser des choses. J’ai adopté le convivialisme parce que je voulais me détacher du communisme et du socialisme – ce ne sont que des avatars du capitalisme –. C’est d’ailleurs aussi ce qui a motivé Alain Caillé, si j’ai bien compris. Mais mon convivialisme n’est pas tout à fait celui de Caillé, le mien ne se construit pas autour du sentiment d’être reconnu mais sur le sentiment d’appartenance. Un sentiment d’appartenance bien compris, tel que j’ai tenté de le décrire à plusieurs reprise [1]

Mais la notion de reconnaissance est plus immédiatement saisissable par l’économiste que celle d’appartenance, par l’économiste ou même par le sociologue. Eux aussi sont hyper-formatés, les malheureux ! En ce qui me concerne, lorsque, en 76, à l’automne 75, je mis les pieds dans les salles et amphis de la fac de Lettres et Sciences Humaines nantaise, au rayon Psychologie, j’eus très rapidement un sentiment, non d’appartenance, mais que je n’avais rien à foutre là. De sorte que lorsque la grève éclata, je séchais les cours depuis un moment déjà, à l’exception notable des cours de Civilisation Musulmane, l’option que j’avais choisie (la grève dura si longtemps que je n’eus pas le temps de m’apercevoir que, pour la première fois de ma vie, on m’enseignait de l’histoire-géo, et j’ai terminé ma carrière universitaire dans des champs de fraisiers).
Je n’ai cependant aucun mérite, le mérite de ce que j’ose croire être ma relative clairvoyance, de ma détermination, de mon entêtement, de mon audace, de mon imagination, de ma solitude aussi, revient entièrement à mon enfance, qui m’a dressé contre les adultes et leur monde. Et l’enfant n’est pas responsable de son enfance.

Cela dit, après diverses récoltes et autres gardiennages, je me suis laissé allé à faire une formation en électronique : je suis formaté technicien, mais légèrement (en ce temps-là, j’étais un peu technophile mais m’inquiétais de la croissance d’une complexité technique tendant à dominer – on ne peut plus facilement – une masse d’individus perdus, je deviens un peu technophobe mais n’ai rien perdu de mon inquiétude).

Où en étais-je ? Ah, oui ! L’appartenance, le sentiment d’appartenance… Il n’entre clairement pas dans les grilles d’interprétation de l’économiste car l’homo œconomicus est un individu social, non une personne communautaire, de communauté(s). L’homo œconomicus n’a, par définition, aucun besoin d’appartenance. Ni de reconnaissance, mais la reconnaissance peut être réduite à quelque chose pouvant être appréhendé par l’économiste : un gain, un don, un cadeau, un échange matériel, alors que le sentiment d’être reconnu est une réalité qui englobe le sentiment d’appartenance : nous nous sentons appartenir à la communauté qui nous donne le sentiment qu’elle nous reconnaît. Malheureusement, l’économiste est ainsi calibré qu’il risque fort d’oublier que la reconnaissance est quelque chose qui s’éprouve, et je ne suis pas certain que le sociologue soit beaucoup mieux placé.

L’individu social désire et respecte, et collabore, là où la personne communautaire éprouve, ressent, aime ou déteste, et coopère, et entre en conflit. L’individu social a une ou plusieurs identités, des identités prises parfois pour d’illusoires appartenances, mais il n’a, par définition, aucune appartenance réelle. Le convivialisme consiste justement à rendre aux individus sociaux leur rang naturel de personnes communautaires, c’est-à-dire appartenant [2]. Dans un précédent billet, je demandais l’extinction des travailleurs, j’aurais probablement dû préciser qu’il s’agissait aussi, et peut-être même surtout, de l’extinction de l’individu social et de la "société". Ce qui libérera les conflits, c’est-à-dire ce qui permettra la démocratie (ou, sans le dire mieux mais en évitant des ambiguïtés, ce qui permettra le convivialisme – j’avais oublié cette autre raison de mon adoption du concept).
Autrement dit, seul le convivialisme permettra le convivialisme. Cela signifie qu’il s’agit de quelque chose qui se bâtit pas à pas, ou plutôt de quelque chose de vivant qui germe et puis grandit.

Il est peut-être exagéré d’affirmer que le sentiment d’être reconnu englobe le sentiment d’appartenance, ce n’est pas tout-à-fait cela. Il faut se sentir être reconnu pour se sentir appartenir (et continuer à participer, à coopérer, à entrer en conflit, à aimer), mais l’appartenance commence avec l’échange, c’est-à-dire avec l’existence d’un retour : il faut soi-même reconnaître. Nous avons tous autant besoin de reconnaître que d’être reconnu. Il ne s’agit pas nécessairement d’amour, il ne s’agit pas seulement de respect (au sens noble du terme [3]), il s’agit de reconnaissance. Ou plutôt si, en fait ; le respect, au sens noble, c’est probablement cela. Et l’amour n’est pas loin (oui, je sais, j’ai été élevé par les curés ; et alors ? (rire)).

[1En particulier dans L’appartenance heureuse, où je l’opposais au nouveau besoin de recherche identitaire, et dans Trouble identité (2) :

Nous, êtres humains, avons besoin d’action, d’un sentiment de prise sur notre destinée, et de riches échanges émotionnels avec nos semblables  ; mais nous n’avons point besoin d’une identité, elle nous enfermerait  ! Ce qui se cache derrière ce soi-disant besoin d’une identité, c’est le besoin de se sentir une appartenance, de se sentir appartenir à une communauté, c’est-à-dire à l’ensemble des personnes que chacun est amené à côtoyer dans sa vie quotidienne. Ce besoin est justement satisfait par les échanges avec ces personnes, essentiellement par les échanges émotionnels, les partages de joies et de peines et les ouvrages faits en commun. Nulle idée d’identité là-dedans  ! Il s’agit bien d’un enracinement, mais pas d’un impossible enracinement dans un passé plus ou moins mythique, non  ! Il s’agit de l’enracinement vivant de chacun dans sa communauté de vie. Ou plutôt dans ses communautés de vie.

C’est à cause de ce besoin véritable d’appartenance que cette idée absurde de besoin identitaire a été si largement acceptée sans examen, mais les mouvements identitaires ne sont pas plus capables de le satisfaire que n’importe quel autre mouvement sociopolitique. L’identité  ? Un concept qui ne peut servir à rien d’autre qu’à compliquer à l’infini notre vision du monde, notre manière de nous y sentir inséré, notre manière de nous y insérer  ; autrement dit, un concept qui ne peut servir à rien d’autre qu’à foutre la merde.

[2Le mot prête à confusion et laisse à désirer : tout ceci, bien sûr, n’a rien à voir avec la propriété. Il ne s’agit pas d’appartenir à quelqu’un ou quelque chose d’extérieur, mais d’être une partie vivante d’un tout vivant qui serait différent en l’absence de cette partie.

[3Au sens noble, c’est-à-dire pas dans le sens "tenir en respect" (mise à distance).

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