Rupture

Même lorsqu’on vit dans un nuage, c’est sur la terre qu’on crève

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dimanche 4 décembre 2016

Il n’existe plus beaucoup de personnalités vraiment "politiques". La plupart de celles qui prétendent incarner et animer une volonté politique sont des créatures en provenance d’univers où règne par-dessus tout la technique, une technique sous trois formes maîtres : la gouvernance, le commercial, le financier.

Quelques autres personnalités sont dotées d’un esprit beaucoup plus réellement politique, mais celui-ci semble alors tellement dater qu’en les voyant on a envie de prendre un plumeau pour les épousseter. Leurs pensées politiques viennent d’autres temps et ne vivent pas le notre. A tel point que, s’ils sont mis en position d’agir pour le collectif, leurs actes essentiels suivront sans difficulté une volonté purement technique, c’est-à-dire obéiront aux exigences de la gouvernance, du commercial et du financier, qu’ils ne comprendront que superficiellement.

Nous vivons le temps du technique, tâchons de nous en dégager pour ne pas en mourir.

P.-S.

(le 23 décembre) Il se peut fort que je sois ici très en dessous de la vérité, et que notre problème viendrait moins du retrait d’hommes véritablement politiques que de la disparition du politique, de la chose politique, dans nos catégories de pensée mis en œuvre lorsqu’on nous nous occupons de la chose publique. François Loiret nous dit ici que « Hannah Arendt envisage la tradition de la philosophie politique en termes de recouvrement. La tradition philosophique qui s’est constituée et sédimentée depuis Platon n’a pas dévoilé la politique, elle l’a recouverte. » Ce que j’attribue à une pensée "technicienne", à un esprit technicien, serait en fait un héritage de la pensée de Platon ; ce serait la forme moderne du recouvrement du politique par… la philosophie [i]. Si j’en crois François Loiret, Hannah Arendt proposait de libérer le politique de la philosophie, de son recouvrement par la philosophie.

J’aurais grand besoin de creuser tout ça et de lire et relire diverses choses, d’Hannah Arendt en particulier. En attendant, je me permets de citer ici un relativement long passage de Loiret qui pourra peut-être aider quelques-uns à voir un peu plus clair les événements et manœuvres politiques des mois qui viennent et des années qui précèdent, et pas uniquement en France, évidemment [ii] :

En un raccourci saisissant, Hannah Arendt écrit dans son Journal : « La politique est affaire d’experts et peut se passer du citoyen. Toute la tradition de la pensée politique découle de là, Marx compris » (Fragment 19, p.134). Marx compris, non parce qu’il supposait que les experts doivent avoir le commandement, mais parce que son dépassement de la politique se tenait justement de l’idée que la politique était une affaire d’experts. Que la politique soit une affaire d’experts, c’est justement ce qui se décide dès Platon et se poursuit dans la tradition de multiples manières. C’est encore ce que croyaient les démophiles français de la IIIe République et ce que croient nos démophiles actuels, même lorsqu’ils se réclament de la « démocratie participative ». Ils aiment le peuple, mais surtout lorsqu’ils sont son porte-parole, car, c’est bien connu, le peuple ne sait pas parler et il lui faut donc la médiation des intellectuels organiques.

[i(ajouté le 28 janvier 2017) Dans Le Monde du 28 septembre 2001, se trouve un compte-rendu du "Dialogue entre Jacques Derrida et Elisabeth Roudinesco" titré "De quoi demain". On y rappelle que dès 1983 Jean-François Lyotard annonçait que l’intellectuel était mort. Et on y précise que ce sont les intellectuels eux-mêmes qui se sont fait hara-kiri (Manuel Cervera-Marzal ne l’avait pas remarqué, lui qui leur proposait en 2015 de se suicider). Ils se sont suicidés en se faisant experts, sans voir qu’ainsi ils se retiraient du politique. «  Certains (Foucault), […] faisant de l’intellectuel une sorte d’expert aux compétences limitées. D’autres (Bourdieu), au nom du postulat selon lequel la sociologie, et elle seule, détiendrait la clé de toute critique sociale possible. Deux options qui ne sont finalement que les deux faces d’un même scientisme. Et qui dérivent toutes deux de l’idée platonicienne selon laquelle, sur quelque sujet que ce soit, seule une petite élite de "spécialistes" devrait avoir le droit de s’exprimer.  »

[ii(ajouté le 5 décembre) Relisant cette phrase après avoir lu un article sur quelques "communicants" (sale race*  !) vendeurs de pensée positive (à plusieurs milliers d’euros la conférence pour cadres supérieurs – chacun a les divertissements qu’il peut ou que son entreprise peut lui offrir), je m’aperçois qu’après tout, et alors même qu’il m’arrive momentanément de songer au suicide (peut-être surtout en période de Noël – fête familiale –, mais aussi également quelques mois après un traumatisme crânien qui m’a chopé en pleine situation d’échec – au moins apparent), je ne manque pas du tout de pensée positive. Au contraire, j’en déborde  ! Mais j’ai des faiblesses, faiblesses qui ont la même origine que mes forces : ma solitude.

* C’est par pur plaisir, avec délectation, que j’emploie ici, sans nécessité aucune, une expression dotée d’un mot quasi interdit aujourd’hui, parce qu’est resté bien gravé dans ma mémoire le sursaut que j’avais provoqué dans un groupe en la prononçant. A ma grande surprise. C’était à Notre-Dame-des-Landes, dans la ZAD, et je ne visais pas exactement des communicants mais les entreprises fournisseuses d’accès à Internet.

… D’ailleurs, non, j’avais seulement dit "c’est la même race". Il y a eu un silence, puis quelqu’un a rectifié : «  C’est la même engeance  ». Qu’avais-je donc fait  ?

(ajouté le 25 décembre) Afin de moins faciliter le surgissement de fâcheux malentendus, il me faut malheureusement rappeler encore une fois que le concept de race, tout comme ceux d’espèce et de sous-espèce, ne concerne pas la morale, ni même la philosophie. L’établissement de l’existence ou non d’une espèce est un problème scientifique, qui peut avoir des répercussions au niveau des pratiques économiques. Quant aux races, elles relèvent, elles, plutôt du simple élevage, c’est-à-dire qu’elles relèvent de l’économie agricole (et, mais heureusement par un abus – volontaire – de langage, de l’économie esclavagiste).
Non, l’existence ou non d’une race ou d’une autre ne concerne ni la morale, ni la philosophie, mais elle peut concerner la philologie et la phylogénie.
Nous ne pourrons nous débarrasser de notre tendance à classer chacun dans des catégories de très bons, de bons, de mauvais, de très mauvais… en nous en prenant à des mots, en catégorisant aussi les mots en bons et en mauvais, en amis et en ennemis. Se mettre à traiter nos mots comme nous traitons nos pareils, c’est accroître notre tendance à nous inventer des ennemis au lieu de la combattre.
Nous nous inventons des ennemis parce que cette opération projette nos problèmes sur d’autres, les identifie à d’autres, à l’autre  ; rejeter le mot "race" ne risque pas de nous guérir d’une bêtise si universellement partagée.
(voir mon mot clé : racisme)

On pourrait me rétorquer que par la phrase "c’est la même race", et plus encore par l’expression "sale race", je catégorise des gens selon une échelle de valeurs. Oui et non, car ils sont catégorisés en tant que professionnels, en tant que participants d’une activités professionnelle particulière. Dans le deuxième cas. Dans le premier, je visais des entreprises plutôt que leurs employés (directeurs compris). Et, surtout, je catégorisais d’une manière volontairement provocatrice – "sale race" –, ou par boutade – "la même race" –, en employant une métaphore. Découvrir que même ce genre d’emploi métaphorique du mot "race" n’était pas admis pas une part importante de la population soutenant l’occupation de la ZAD, a été une surprise pour moi, une surprise et un attristement.
Et je n’avais même pas remarqué, alors, que c’est le mot "engeance" qui est porteur de mépris, pas le mot "race".

(ajouté le 28 janvier) Tout en essayant de tout bien ranger, enfin, dans mon appartement, je viens de tomber sur un numéro de La Recherche, datant de janvier 2002, dans lequel un article apporte quelques éclaircissements quant à la nature politique de la décision aucunement scientifique d’abandonner le concept de race : Les fondements de la pensée de l’exclusion, par Wiktor Stoczkowski. Une lecture oubliée mais qui avait certainement apporté sa contribution à mon cheminement intellectuel d’il y a dix-quinze ans.
Après la seconde guerre mondiale, nous avons voulu croire que nous devions nous respecter parce que nous nous ressemblons. Autrement dit, nous avons fait comme si nous nous respections parce que nous portons le même uniforme, ni plus ni moins. C’est une opinion politique digne de peuples guerriers, de ces peuples devenus incapables de voir que, même au sein des familles, nous nous aimons parce que nous sommes différents, nous avons besoin de différences et nous les apprécions. Nous les cherchons, même, et nous créons souvent de véritables différences.
Mais c’est surtout une opinion politique de chefs guerriers ne comprenant rien à l’union des humains et étant animés d’une volonté toute militaire, la volonté unitaire. La sortie de la seconde guerre mondiale nous figea dans une attitude guerrière que nous avons aimé nous représenter pacifique.
Il n’y a donc pas plusieurs races humaines, ni même plusieurs sous-espèces humaines. Et si jamais il y en a eu, nous les avons maintenant toutes bien mélangées, nous en avons peut-être même détruites, alors… Mais rien de tout cela ne nous a ôté notre tendance à établir et consolider des rapports de domination…

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