Rupture

Fermeture

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vendredi 3 mars 2017

L’auteur de ces lignes est d’une race peu répandue, celle des viscéralement antimilitaristes. Pour des raisons qu’il a déjà expliqué ailleurs, jadis il a échappé au service militaire qui, autrement, ce serait extrêmement mal passé. Il n’aurait même pas accepté d’enfiler un uniforme, il a une sainte horreur des uniformes militaires ou d’allure militaire et n’aime pas, non plus, les autres uniformes en général. Lui demander de revêtir de tels vêtements martiaux, ce serait lui demander de s’assujettir et d’accepter de servir ce qu’il vomit. Ce serait comme, par exemple (en d’autres lieux), lui demander de mesurer des temps d’arrêt de machines de production afin d’améliorer la productivité d’un centre industriel de profits, parce que c’est l’engager dans un combat contre ce que normalement il défend, l’engager contre lui-même et ses opinions, ses convictions (oui, je ne veux pas qu’on améliore la productivité à tout prix, comme on le fait aujourd’hui ; et, surtout, je conteste la soi-disant nécessité éternelle de la vitesse et de ce qu’on appelle cyniquement rentabilité économique) [1].

Il va de soi qu’un être aussi bizarre ne peut tout simplement pas accepter que quelqu’un prétende, seulement au nom d’une hiérarchie, avoir une autorité sur lui ; ou, pire encore, le droit et la faculté de lui infliger une sanction disciplinaire, choses pourtant communément admises au sein des entreprises industrielles.

De tels êtres peuvent cependant accepter volontiers une discipline, parce qu’ils savent bien qu’une discipline est nécessaire à toute organisation, pour tout ouvrage dès lors qu’il est fait en commun. Mais de là à être prêt d’accepter une sanction disciplinaire, il y a une marge : la distance exacte entre la démocratie réelle et la force (que la force ait pour elle le droit, ou pas). La démocratie réelle impose la discussion, et la discussion exclue toute menace [2].

On peut avoir transgressé une discipline de différentes manières, par exemple par inadvertance ou ignorance. On peut aussi l’avoir fait délibérément pas protestation – mais dans un cadre réellement démocratique (donc non militaire, non militarisé, non militaroïde), cela n’est en principe jamais nécessaire puisqu’il y a la faculté de discuter –. Il peut aussi y avoir des raisons de le faire intentionnellement en raison de l’état du droit des entreprises et des salariés et de son intérêt personnel.

L’auteur de ces lignes est de la race de ceux qui n’acceptent tout simplement pas qu’on puisse parler de leur infliger une sanction disciplinaire, il ne reconnaît ce droit démesuré à strictement personne, même pas à Dieu si par hasard il existe. Pour lui, proférer une telle menace, c’est fermer la discussion (si discussion il y avait).

Je serais sûr que tous mes lecteurs comprennent tout cela très bien d’eux-mêmes s’il n’y avait, fréquemment, de très grandes différences culturelles entre des êtres dont un Manuels Valls pense pourtant qu’ils sont censés partager les mêmes valeurs. Il est évident que je ne partage pas les mêmes valeurs qu’un Valls ou que qui que ce soit capable de penser qu’une hiérarchie d’entreprise suffit à établir et justifier une autorité vraie. Je ne suis donc pas certain d’être compris par tous, même lorsque j’explique. Surtout qu’il est souvent plus satisfaisant pour l’esprit, côté "pouvoirs" comme côté "sujets", de ne pas comprendre ; du moins à court terme.

[1Lewis Mumford nous avait pourtant fait remarquer, il y a tout de même quelques décennies, que l’entreprise industrielle capitaliste, ainsi que l’organisation industrielle capitaliste du monde humain, se sont beaucoup inspirées de l’organisation militaire, c’est-à-dire de la guerre (et aussi de l’organisation monastique – la mesure du temps a été développée par des religions, des autorités religieuses) ; mais bon, dans l’article que le journal Le Monde lui consacra suite à son décès, Mumford était présenté comme un urbaniste et pas du tout comme un auteur de passionnantes études historiques constituant une critique, de grande valeur, de notre monde et de sa marche.

[2La démocratie vraie a aussi l’avantage de nous éviter de nous retrouver, sans ressources, sous les ordres d’un "général" qu’on aime pourtant bien parce qu’on lui reconnaît des qualités (et pour tout autre raison plus mystérieuse), et d’être amené à refuser ses ordres lorsqu’ils fracassent nos convictions et nos désirs (l’absence de démocratie véritable appelle, évidemment, la guerre ; car seule la démocratie permet un affrontement sain et serein des idées et des pratiques).

 
 
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