Rupture

Nos valeurs ?

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mercredi 22 mars 2017

Depuis quelques années, nos politiciens amateurs ou professionnels font souvent référence à "nos valeurs". Ils les appellent même, parfois, "valeurs de la République", mettant ainsi à part des valeurs jugées non républicaines. Mais de quoi parlent-ils, au juste ? De culture.

D’où viennent les "valeurs" de chacun ? De leur culture, c’est-à-dire également de leur histoire communautaire, de leur histoire familiale, de leur histoire individuelle genrée. Par conséquent, et quoi qu’en disent certains, les citoyens d’un même pays ont, chacun, une histoire différente, donc une culture qui leur est propre. Bien sûr, il est possible de grouper les histoires et les cultures personnelles par types, mais cela n’a jamais été le vrai souci des créateurs de nations (heureusement, d’ailleurs). Il n’est pas possible de faire concorder un regroupement des histoires et des cultures personnelles par types avec l’ensemble des nations, ni même avec l’ensemble des langues, ni avec l’ensemble des types de régimes politiques.

Les nationalistes ont généralement tendance à totalement négliger cela. Ils raisonnent comme si tous les citoyens d’un pays partageaient vraiment une même histoire et une même culture ; comme si, par exemple, ils pouvaient tous avoir grandi dans une famille de millionnaires, ou tous avoir été un enfant abandonné, ou tous être enfant de petit maraîcher ; ou comme s’ils pouvaient tous être des hommes, ou tous des femmes.

Qu’est-ce qui dessine et sculpte la culture personnelle de chacun ? C’est essentiellement cette partie de leur histoire qui va de leur naissance à la fin de leur adolescence. Prenons un exemple ni trop extraordinaire, ni trop banal : la naissance de ma propre culture ; l’on verra, alors, à quel point il est difficile d’imposer à tous un socle de "valeurs" qui seraient communes.

***

La part familiale de ma culture est une chrétienté profonde sous le règne idéologique des Évangiles. L’impératif « aimez-vous, les uns, les autres, comme je vous ai aimé », contient l’essentiel de ce que m’a donné mon enfance, englobant ma haine de la guerre et de tout ce qui la produit – tous les "monuments aux morts" de ma région étaient visiblement, et demeurent encore, des monuments à la guerre, au soldat, et certainement pas des monuments dédiés à des êtres humains ; au contraires, ces monuments les tuaient une seconde fois en les réduisant, pour l’éternité, à leur sombre état de soldat.

Il y a également une dimension proprement sociale dans l’héritage culturel familial transmis par mon enfance. C’est la paysannerie, mais une paysannerie sans propriété, et même avec un certain mépris pour la propriété. Le propriétaire, c’était M. le Comte ; la propriété était vue comme une qualité de maîtres et les maîtres n’étaient plus honorés.

Mais ma jeunesse se passa dans la queue de la comète 68. Mai 68, j’ai 11 ans, mon père "syndicaliste paysan" intervient à la fac pour essayer, avec d’autres, de souder ensemble les révoltes de la paysannerie et de la jeunesse étudiante, ma sœur aînée a 20 ans. Puis surgissent des communautés ; adolescent, je côtoie l’une d’elles – très peu, mais vers l’âge de 16 ans cela marque, profondément et durablement [1].
C’est alors, aussi, l’opposition à l’extension du camp militaire au Larzac. Ce sont également mes années de lycée, commencées une année de grève lycéenne, continuées dans la même ambiance. Elles furent immédiatement suivies par une année de grande grève étudiante.
Pendant ces quatre années riches de grèves, jamais je ne me suis soucié des motifs officiels de la grève à laquelle je participais. Parce qu’ils étaient, à mes yeux, parfaitement ridicules. J’avais bien d’autres raisons d’être révolté que ces tentatives de réformes : j’étais depuis longtemps en révolte contre l’ensemble de la marche du monde des humains, contre le cœur de ce que je ne nommais pas encore la civilisation industrielle capitaliste. En somme, je contestais aussi la contestation ; mais, heureusement, je n’étais pas le seul.

Ce n’est pourtant que quelques années après tout cela que je découvris les centres de profit industriels. Avec les années Mitterrand. Ces années sont, pour moi et, je crois, pour beaucoup d’autres, les années de la mort (de la mort dans l’âme), les années de disparition de la comète. Avant, les seuls milieux professionnels que je connaissais étaient le milieu agricole et les milieux scolaires et universitaires. Dans ma tête existait aussi le petit milieu des curés. Quant aux commerçants, je crois bien qu’à mes yeux ils ne formaient pas un milieu, que c’est à peine s’ils faisaient partie du monde. Et la grande distribution n’existait encore presque pas pour moi.
Autrement dit, je n’ai tout à fait rejoins le monde moderne qu’au début des années 80, en même temps que je découvrais en pratique l’industrie et la capitale. Mais, à ce moment-là, il y avait déjà bien longtemps que j’avais une dent contre le monde moderne industriel capitaliste. Et même pas qu’une, plutôt toute une mâchoire.

Et c’est alors que je découvris un livre et un auteur dont je n’avais jamais entendu parler : Le mythe de la machine, Lewis Mumford. Les deux tomes m’occupèrent aussitôt une grande partie de semaines de congés payés. La comète avait disparu, mais elle m’emportait dans sa queue.

***

Un candidat à la présidentielle française s’est récemment rendu compte du risque qu’il y a à vouloir ignorer les différences culturelles. Car les cultures portent en elles des opinions politiques. Pour les uns, le colonialisme a été une faute et un crime ; pour d’autres, non. Cette ligne de fracture traverse la "nation" et beaucoup d’autres. C’est une loi générale, tous les pays sont des agrégats de cultures parcourus par des lignes de fractures ignorant les frontières. Parce que les pays sont des créations artificielles, les créations des pouvoirs, tandis que les cultures naissent naturellement de la vie. Seules les formes communautaires de vie peuvent, avec le temps, digérer les fractures, parce qu’il s’y développent des autorités reconnues – de vraies autorités, des pensées agissantes faisant autorité – ; en dehors d’elles, il n’y a que la fausse autorité capable de contenir un temps les fractures – la fausse autorité, c’est-à-dire la force.

Alors, pourquoi certains candidats au "pouvoir suprême" prétendent imposer une culture au détriment de toutes les autres ? Ce qu’ils veulent est impossible dans la paix, et donc impossible durablement. Ils sont dans un rêve, ils rêvent d’un pays à l’image de celui qu’ils imaginaient lorsqu’ils étaient enfants, ne voyant rien encore.

La plupart des candidats, moins déraisonnables, acceptent dans une large mesure les différences culturelles, mais veulent tout de même imposer l’idéologie centrale de l’une de ces cultures, ainsi que les pratiques associées, qui sont dominantes. Nous avons un problème.

[1Petit éclaircissement à destination des autres générations (et des autres cultures) : Mai 68 : la vie en communauté.

Deuxième éclaircissement : Le titre choisi par l’INA, ainsi que la présentation faite par les actualités régionales d’Île de France, induisent en erreur. Les "communautés post-soixante-huitardes" n’ont pas été misent au monde seulement par mai 68, mais également par le mouvement des communautés des années soixante étasuniennes, la "contre-culture" hippie. Lire L’utopie communautaire post 68.

Et n’oublions pas que la chanson a une grande place dans les cultures modernes : « C’est une maison bleue, adossée à la colline… » https://youtu.be/q61cFrsB9Gw (mais cette chanson n’est, je l’espère, qu’une version "carte postale" du rêve politique hippie communautaire ; quoique…)

 
 
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