Rupture

Le pouvoir, le don, le don de soi…

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dimanche 16 novembre 2008

Ah ! le problème des fichiers… Mais quelle est donc l’organisation sociale qui nécessite ce recours systématique aux fichiers, que ce soit pour soigner ou pour condamner ? Une banale organisation de type militaire comme le notait Lewis mumford dans Le mythe de la machine (voir La vie, la guerre, l’usine, le crime dans Extraits), une hiérarchie simplissime, pyramidale.

Ces jours-ci je lisais quelque chose d’étrange dans les premières pages de L’Afrique noire précoloniale de Cheik Anta Diop :

Au Sénégal, la société est divisée en esclaves et hommes libres ; ces derniers sont les gor, composés de gér et de néno.

Les gér comprennent la noblesse et tous les hommes libres sans profession manuelle autre que l’agriculture, considérée comme sacrée.

Les néno comprennent tous les artisans : coordonniers, forgerons, orfèvres, etc. Ces professions sont héréditaires.

Les esclaves ou djam sont composés de djam-bour qui sont les esclaves du roi, de djam neg nday esclaves de la mère et djam neg bây, esclaves du père. Les gér forment la caste supérieure. Mais, et c’est là que réside toute l’originalité du système, contrairement au comportement des nobles vis-à-vis des bourgeois, des seigneurs vis-à-vis des serfs, des brahmanes vis-à-vis des autres castes indiennes, les gér ne peuvent pas exploiter matériellement les ressortissants des castes inférieures sans déchoir aux yeux du peuple et à leurs propres yeux. Ils sont, au contraire, tenus de les assister à tous les points de vue : même s’ils sont moins riches, ils doivent "donner" si un homme de caste "inférieure" s’adresse à eux. En échange, ce dernier doit leur céder le pas sur le plan social.

A ce stade de ma lecture je fus saisi à la fois de stupéfaction et d’enthousiasme. Il existait une organisation sociale où le plus élevé socialement se devait de donner à tout individu moins élevé qui le sollicite ! J’imaginais déjà nos riches hommes d’affaires en train de donner à des chômeurs et à des smicards des euros par milliers…

Mais je lisais plus loin :

Les bâ-dolo étaient, par définition, non des néno, mais des gér de condition matérielle modeste, voués à la culture du sol. Jouissant de la qualité de gér, au même titre que le prince, celui-ci ne trouvait nullement honteux, avilissant de piller leurs biens malgré leur modestie. Puisqu’un gér bien fortuné, dans des conditions privilégiées, pouvait épouser une princesse, de rang secondaire bien entendu, le bâ-dolo qui est un gér non fortuné supportera essentiellement les charges fiscales de la société. En effet, dans la conception africaine de l’honneur, ce ne sont pas les hommes de rang inférieur qui doivent être exploités s’il y a lieu, mais les égaux sociaux, surtout quand ceux-ci ne sont pas matériellement fort pour se défendre. Or, telle était la situation du ba-dolo. C’est pour des considérations de ce genre que les biens de l’artisan sont épargnés. Dans ces régimes agricoles, pré-industriels, il est vrai que tout le monde cultive le sol, y compris le roi (qui selon Cailliaud était le premier agriculteur au Seennaar). Mais, si on examine les choses de près, les bâ-dolo, plus que les artisans, nourrissaient la population et constituaient la majorité de la classe laborieuse. Pour des préjugés de castes cependant, cela ressort facilement de ce qui précède, ils ne pouvaient s’abaisser au point de contracter une alliance avec la catégorie d’esclaves mécontents, d’autant plus que ceux-ci étaient des inorganisés dont les chances de succès eussent été nulles.

Ainsi donc voilà où était la subtilité : dans cette société le paysan pauvre était membre de la catégorie sociale la plus élevée ! Tout rentrait donc dans l’ordre et mon enthousiasme subsistait mais changeait d’objet : c’est la manière dont l’universel principe du "diviser pour régner" était ici appliqué que maintenant j’admirais !

Il n’empêche que je me prends aujourd’hui à rêver d’une société dont l’élite dirigeante s’enorgueillirait de "donner", ne s’enivrerait pas de la puissance et aurait honte d’écraser les plus faibles. Nous en sommes bien loin, comme le montre par exemple ces lignes vues dans Le Monde 2 du 15 novembre 2008, dans un article sur "les cables du cyberespace" :

Pour les régions situées loin de l’épicentre américain, les coûts de connexion sont exorbitants. En 1999, l’Australie estime que la zone Asie-Pacifique doit verser 5 milliards de dollars par an aux opérateurs américains, à cause de son éloignement de la plaque continentale américaine. Pour l’Afrique, le chiffre est estimé à 500 millions de dollars par an.
Loin de la philosophie du Web 2.0 et du partage des ressources "peer to peer", c’est-à-dire d’égal à égal, Internet est devenu un bien largement privé, organisé de manière pyramidale, dont le sommet, soit les infrastructures, est détenu par une poignée de conglomérats. « Les grandes multinationales comme Verizon et AT&T ont un grand avantage : elles ne paient rien, puisqu’elles s’échangent les données, étant du même rang. Elles font ensuite payer les entreprises de rang inférieur », explique Gilles Puel. Car les fournisseurs d’accès, pour satisfaire les internautes en aval de la chaîne de l’information, doivent se connecter aux autoroutes principales. Et plus ils en sont éloignés, plus le tarif que demandent les "vieux garçons" est élevé.

Il semble que la "non organisation" libérale génère naturellement, comme dans l’exemple qui précède, une organisation pyramidale, une organisation où à chaque niveau hiérarchique des personnes règnent sans partage – mais dans les limites de leur rang : ils "donnent" à leurs supérieurs.


Les Sentiers de la gloire 4/6
(la suite ici, le début )

 

Ainsi va le monde…

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