Ames perdues

Avis de recherche

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dimanche 14 mai 2017

Devant des vidéos de pratiques dansées communautaires au Kurdistan, alors que, la veille, j’avais vu des kurdes danser dans un local "socioculturel" d’une grande ville, danser avec d’autres – c’est bien mais, dans les conditions d’aujourd’hui, c’est également au prix d’une perte : les connaissances traditionnelles se transmettent mal de cette façon, la transmission traditionnelle a besoin du temps et de la vie communautaire pour se réaliser, et si dans les quartiers il surgit des vies ou, au moins, de vigoureux embryons de vies communautaires, ces vies sont comme constituées de pièces d’origines diverses et variées ne faisant pas d’emblée communauté support d’un même savoir pratique et de l’imaginaire associé –, devant ces danses je me suis dit que maintenant ces pratiques devenaient, ou essayaient de devenir, des pratiques d’opposition au monde tel qu’il est aujourd’hui, c’est-à-dire au monde capitaliste industriel marchand. Malheureusement, le "monde" en question gère cela comme il gère tout, il a la case "activités culturelles" pour s’en occuper, autrement dit pour s’en débarrasser : ces danses, ces musiques et ces chants semblent définitivement rangés dans la boite "rebuts historiques", c’est-à-dire respectés mais comme le sont les "monuments historiques", respectés tant qu’ils se tiennent sagement ou bien morts, ou bien simples "objets culturels" au même titre que la Tour Eiffel ou les Chutes du Niagara. Avec un petit plus, car ils ne sont pas seulement à la fois objets marchands et objets de propagande, ils sont également objets de police, police au moins à son premier niveau, celui de l’apaisement (pour les second et troisième niveau, contrôle et répression, je ne sais pas dans quelle mesure les forces étatiques ou marchandes font intervenir le "domaine culturel") [1].

Peut-être devrions-nous "déculturer" les "activités culturelles" en leur redonnant le rang qui leur est dû, à savoir celui de pratiques vivantes absolument indissociables d’une vie commune maître, au moins dans une large mesure, de ses activités productrices autant que de ses rêves et de son repos. Si indissociables que c’est un peu à tort que je parlais plus haut de "transmission de connaissances, de savoirs" : ce n’est une totale transmission que s’il n’y a pas eu con-vivialité, sinon c’est un partage quotidien, vécu quotidiennement, imperceptible quotidiennement, une transformation mutuelle d’êtres vivant ensembles. En somme, ces savoirs ne sont des "connaissances" que si, en réalité, ils n’ont jamais été co-naissant avec leurs porteurs, que s’ils sont entièrement acquis et pas du tout co-créés.

Si je ne me trompe, nous avons du boulot. Refaire venir au monde une vie qui n’a pas été informée de sa disparition prématurée.

P.-S.

Ce que je dis des "activités culturelles" d’origine traditionnelle est valable également pour les autres "activités culturelles", c’est-à-dire que celles-ci ne sont pas plus intimement liées avec l’ensemble de la vie sociale. Normal, la vie sociale est déliée.

Mais la civilisation capitaliste n’est pas faite seulement d’un binôme activités productives/activités culturelles. Si l’on met à part ce qu’il peut encore y rester, à l’état de traces, d’individuel, de familial ou de communautaire, est encore présent un vaste et ambitieux domaine recouvrant lui aussi des activités professionnelles et des non-professionnelles, le domaine des activités sportives. Elles sont porteuses de la même idéologie et portées par la même idéologie que les activités productives. Leur maître-mot, compétition, dit explicitement ce que sous-entend son équivalent de la production, concurrence : "notre" société est une société guerrière de travailleurs-soldats.

L’« économie » capitaliste, lorsqu’elle quitte son discours "scientifique", s’exprime dans le langage du sport. Sa grand-messe télévisuelle, devenue quotidienne puis aujourd’hui communication permanente "en temps réel", conserve un langage « économique », mais ce qui lui sert de "fête nationale" a pour lieu le stade.

Là où une permanente volonté unitaire prend la place des unions spontanées, un système de "communication" – de transmission, plutôt –, occupe la place de la libre parole accompagnant de libres activités. Il semble aujourd’hui paradoxal d’assister à une transformation de la "communication" en un domaine industriel capitaliste à part entière, c’est-à-dire en une source de revenu et de puissance, car c’est un outil, un accessoire, qui devient essence en s’appropriant (tumultueusement) l’extraction de sa matière première, les données matérielles et les données sociales.

[1Concernant les actes de police apaisants, j’avais fait une remarque, sur un mode interrogatif, en 2013, à propos, en particulier, de Kardeş Türküler.

 
 
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