Une âme parmi les autres

La tragédie à plusieurs temps et l’oubli à répétition

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jeudi 25 mai 2017

Avant-hier, j’en ai appris d’excellentes sur les circonstances d’apparition de ma vie ! Enfin, c’est une façon de parler, assez amère quand même…
Il s’agit en premier lieu de la vie de la femme qui m’a mis au monde. Sa tragédie de l’âge adulte commença par… un traumatisme crânien ! Mais ce n’était-là que le début d’une tragédie à trois temps.

Premier temps : un accident à vélo, chute, choc contre la tête suivi d’un coma.

Deuxième temps : le décès de sa fille, d’une maladie ordinaire – je ne sais plus laquelle, j’oublie systématiquement tout ce qui concerne ma famille (voir plus loin) –, décès survenu seulement quelques mois après le traumatisme crânien. Or, on ne se remet pas complètement d’un traumatisme crânien en trois ou quatre mois, ni même en six ou sept, je le sais aujourd’hui par expérience ; je pense même que l’on ne s’en sort jamais sans en avoir été changé (pas forcément de façon superficielle).
On peut, d’ailleurs, légitimement s’imaginer que la petite fille elle-même (à trois ans, je crois), a souffert du traumatisme de sa maman, ne serait-ce que parce qu’elle a forcément senti qu’à un moment donné quelque chose avait changé dans les soins et l’attention qu’elle recevait, que quelque chose s’était momentanément dégradé sans forcément revenir ensuite à son premier niveau. Elle a nécessairement senti que sa maman était transformée.

Troisième temps : la dépression et l’intervention de la psychiatrie. La psychiatrie, sûre d’un "savoir faire" pourtant très récent – nous sommes dans les années 50 –, eu recours à l’électronarcose et aux "antidépresseurs". Celle qui allait bientôt m’enfanter fut mise, en confiance, entre les pattes d’une psychiatrie elle-même enfermée dans la croyance occidentale en l’homme-machine.

Sur ce, qui arrive ? Eh bien, tout simplement le bébé qui va remplacer la petite Irène. Contrairement à ce que je croyais savoir récemment, cela se produisit seulement seize mois après la mort de ma sœur défunte, une vingtaine de mois après le traumatisme crânien. Cette naissance était censée clore la tragédie, mais les psychiatres avaient, bien sûr, échoués à remettre d’aplomb la pauvre maman. Ce qui ne les empêcha pas de persévérer dans la même direction, bien au contraire (avec, toutefois, l’abandon des "soins" par électronarcose) !

Évidemment, j’avais su tout cela, il y a bien longtemps, mais ma conscience avait à peu près tout oublié. Elle avait également fini par oublier que je n’étais pas lié qu’à un seul enfant mort, mais à deux : ma mère, dans son enfance, avait perdu un frère dont elle m’a transmis le prénom. J’ai le prénom d’un oncle mort à sept ans.

Un oncle enfant, éternellement enfant… Il y a dix ans, en juin 2007, je racontais à une jeune blogueuse de feu blog.fr, mon étrange façon de voir les parrains (qui sont très fréquemment également des oncles) :

Il était un petit enfant timide que tous les adultes effarouchaient (sauf ses proches parents peut-être, c’est-à-dire son père et sa mère). Un adulte - qu’il ne voyait pas souvent - se détachait de cette masse hostile à cause d’un statut que, mystérieusement, il avait. On prétendait qu’il avait une importance particulière pour moi qui était cet enfant, qu’il m’était, en quelque sorte, attaché. En arrivant, il se jetait sur moi pour m’embrasser, m’apporter des cadeaux… toutes choses que je ne ressentais que comme des actes d’hostilité… enfin, en tout cas comme quelque chose que j’avais du mal à vivre, à supporter. Et je me demandais de quel droit cet homme possédait ce statut particulier. On disait qu’il était "mon parrain"…

Dans ma seizième année, ma sœur aînée eut une petite fille et me demanda d’être son parrain…
J’avais immédiatement refusé, mais elle avait insisté, insisté encore, si lourdement que j’avais fini par céder (je n’avais pas penser à lui expliquer ce qu’était pour moi un parrain, et d’ailleurs à l’époque ce n’était pas quelque chose de pensé, mais simplement quelque chose de ressenti, qu’on ne songe pas à expliquer et qu’on ne sait pas expliquer).
Donc je fus parrain un jour, et une semaine après je l’avais déjà oublié, pour bien longtemps.

Lorsque j’ai réalisé, enfin, la faute que j’avais commise, la petite fille était déjà grande, il était bien trop tard pour essayer de rattraper le coup… et cela m’arrangeait bien, m’arrange bien, car je n’ai même pas envie de rattraper le coup ; pour moi, un parrain est et restera un nuisible, c’est comme ça.

Lorsque ma sœur aînée m’a, il y a quelques semaines, remis à la mémoire le fait que je portais le prénom d’un oncle mort enfant, je me suis souvenu de ce petit récit, et je me suis dit que j’avais alors fait un mauvais diagnostic, ou tout au moins un partiellement mauvais diagnostic, parce qu’en réalité je vois les parrains comme les oncles-parrains et les oncles comme des enfants morts. Tout ceci inconsciemment, bien sûr, parce qu’il y a en moi une mémoire interdite à la conscience mais hyperactive dans l’ombre.

Pour moi, donc, les oncles et les parrains sont d’inutiles et encombrantes inventions, le fait que mon oncle-parrain était un homme sympathique n’y changea absolument rien. Et cela ne m’a pas fait seulement oublier que j’avais moi-même été nommé parrain, en fait oncle-parrain, cela m’a fait oublier l’existence de mon oncle mort et son prénom. Et pas qu’une seule fois. Je viens de m’apercevoir qu’il y a dix ans j’avais aussi raconté à mon interlocutrice de blog.fr que ma sœur aînée m’avait rappelé trois ou quatre années plus tôt que je portais le prénom d’un oncle mort enfant. Et il y a quatre ans, cinq ans, je ne me souvenais plus de cette transmission de prénom, ni même de l’oncle-enfant mort. Il y a quelques semaines, c’était donc au moins la deuxième fois que ma sœur me le rappelait, et sans doute pas que la deuxième fois.

Voici ce que je croyais savoir en mars 2007 :

Environ deux ans avant ma naissance (si je ne me trompe, mais c’est l’ordre de grandeur de toute façon), deux ans avant ma naissance, la troisième fille de ma mère est décédée d’une maladie. Elle était toute petite, bien sûr.
J’ai donc remplacé cette sœur que je n’ai jamais connu. Manque de chance, j’étais un garçon. Pas grave, ma maman avait également perdu un petit frère dans le temps, et elle m’a donné son prénom.
Donc, dans le cœur de ma mère, je représentais deux morts. Et elle m’a souvent dit qu’elle survivait grâce à moi, et que par conséquent il fallait que je reste sagement près d’elle.

Ce n’est donc pas moi, en réalité, qui étais aimé, mais des fantômes.

En mars 2007, je ne me trompais pas de beaucoup quant à la durée séparant la mort de ma sœur Irène de ma propre naissance, beaucoup moins qu’en mai 2017. Mais maintenant que j’ai moi-même eu un traumatisme crânien (suivi lui aussi, comme c’est souvent le cas, par une période dépressive trois ou quatre mois plus tard), je ne vais peut-être pas oublier à nouveau. Si, en accidentant mon propre cerveau, j’ai bouclé la boucle commencé par l’accident maternel, je me suis peut-être libéré d’un cercle infernal. Peut-être.

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