Pour qui l’on travaille

Aux abois

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jeudi 25 mai 2017

Comme beaucoup d’autres responsables (ou ex-responsables) nationaux, Obama prétend que ceux qu’ils nomment "terroristes" « sont des gens prêts à faire beaucoup de mal à d’autres juste parce qu’ils sont différents ». Où a-t-il vu cela ? Où ont-ils vu cela ? Est-il au moins établi qu’il peut exister un être humain capable de nuire à un autre être humain juste parce qu’il est "différent" ? Cela serait étonnant d’abord parce que nous sommes tous différents, ensuite parce qu’il y a énormément d’occasions de faire mal aux autres simplement par intérêt (personnel ou collectif) [1] et que la société de l’économie-maître en favorise considérablement certaines.

Cette remarque d’Obama porte la trace d’un discours identitaire selon lequel tout le monde se bat pour son identité, c’est-à-dire pour ses différences. Cette soi-disant "vérité" n’a pas, non plus, été établie, jamais. On ne met pas en jeu sa propre vie pour défendre sa langue, sa religion ou sa couleur de peau, mais parce qu’on la sent déjà perdue ou en perdition ; les soi-disant "terroristes" sont des êtres terrifiés par leurs propres vies et qui se révoltent, soit dans la solitude, soit en rejoignant des groupes "protestants" déjà formés. Car, en effet, à l’heure où les vieux protestants fêtent les cinq cents ans de la Réforme, il serait opportun de reconnaître le protestantisme nouveau d’un monde musulman phagocyté économiquement mais aussi, dans une large mesure, culturellement, par un Occident chrétien sur-réformé depuis longtemps – mais lui aussi aux abois, déséquilibré par l’immensité et la puissance de ses propres succès.

P.-S.

(ajouté le 27 mai) Cette comparaison du mouvement protestant d’il y a cinq siècles avec les actuelles tentatives de renouvellement fondamentaliste du monde islamique est audacieuse et d’une pertinence limitée, mais il importe de souligner combien le discours politique occidental, c’est-à-dire la propagande, pardon, la communication occidentale, brille par sa malhonnêteté.

Au temps de Luther, il y avait une lutte pour une refondation de l’idéologie religieuse dominante (et, concomitamment, de l’élite religieuse dirigeante, voire de l’élite tout court), alors qu’aujourd’hui les insurgés islamistes luttent pour une refondation de l’idéologie religieuse des dominés et de leur monde défait. La différence est fondamentale ; ce sont les protestants d’hier qui, aujourd’hui, sont attaqués alors qu’ils dominent encore le monde, mais parce qu’en même temps sont attaquées les élites religieuses musulmanes et leur idéologie, jugées soumises aux protestants d’hier par les "protestants" d’aujourd’hui [2].

Les peuples occidentaux reçoivent donc le discours du conquérant faisant face à des révoltes internes de certaines parties de ses provinces (des territoires annexés, demeurés idéologiquement et économiquement annexés après la "décolonisation"). Ces peuples apprennent que "leurs nations" sont attaquées par des méchants et des fous, pardon, par des "terroristes". Ainsi, en France comme en Grande-Bretagne (et ailleurs), les massacres perpétrés par les "protestants" de l’Islam sont vectorisés par les propagandes nationales occidentales [3].

Les littéraires eux-mêmes se joignent à la messe, mais parfois avec plus d’esprit. Suite au massacre, à Manchester, de spectateurs d’un concert constituant sans doute, aux yeux de beaucoup, comme celui du Bataclan (Paris, 2015), un bon symbole de la culture occidentale contemporaine (l’ancien monde protestant est culturellement (?) bien changé : Eagles of Death Metal et Ariana Grande !), un poète local, Tony Walsh, rend hommage à sa ville qu’il sent attaquée :

« Nos inventions sont si nombreuses. Il n’est rien que nous ne sachons fabriquer. […] Nous montons des groupes de musiques magnifiques. Nous marquons des buts qui font se soulever les âmes dans les gradins. Nous fabriquons avec de l’acier. Nous fabriquons avec du coton.
Voici l’endroit où des hommes et femmes sont venus trouver du travail, s’épuisant dans des fours à métaux, se blessant dans la poussière. […] Et ils ont craché leurs poumons sur les pavés, au son assourdissant des machines à vapeur, et des râles des esclaves. Ils avaient des projets grandioses. Ils ont rêvé jusque dans leur tombe. Et ils nous ont laissé leur esprit. […] Parce que Manchester nous donne cette force, qui vient du fait que… c’est le bon endroit. »

Ce texte (ici une traduction du journal Le Monde, je présume), qui n’a pas été écrit pour l’occasion, résume très bien ce qui semble avoir été visé par cet attentat et quelques autres ces dernières années : l’Occident industriel capitaliste.

Mais, dans un interview accordé au Nouvelobs, Walsh tient des propos en deçà de son discours précédent mais plus dans l’air du temps :

« Malheureusement, comme à Paris avec le Bataclan, c’est l’art et la culture qui ont été attaqués à Manchester. Les terroristes visent ce que nous avons de meilleur, notre capacité à célébrer la culture, dans des concerts avec nos amis, dans des stades entourés d’inconnus, notre envie de profiter ensemble de ce que les artistes ont à offrir. S’attaquer à cela est un affront à la décence, parce que cela résume qui nous sommes. »

Le « meilleur » de l’Occident est « sa capacité à célébrer la culture », et c’est cela qu’il fait au Bataclan de Paris et à l’Arena de Manchester ? C’est un point de vue un peu surprenant de la part d’un poète. La culture occidentale n’est-elle plus devenue que spectacle ?

(ajouté le 29 mai) En même temps, le poète affirme que les concerts attaqués, ou tout au moins « notre capacité à célébrer la culture », « cela résume qui nous sommes. » Pourquoi les révoltés de "nos" provinces défigurés ont-ils choisi ces concerts-là comme symboles du monde industriel marchand ? Nous comprenons le choix de Manchester (brillamment expliqué par le poète), mais pourquoi ce concert-là ? Peut-être parce qu’est également visé une autre figure symbolique du monde industriel marchand (et conquérant) : « l’Amérique »

[1Intérêts personnels ou collectifs, réels ou imaginaires. Ce sont des intérêts imaginaires qui suscitent des haines (et souvent des intérêts réels d’autres personnes, ou d’autres collectifs, qui les entretiennent).

[2(ajouté le 28 mai) Il est d’ailleurs à noter que cela ne se passe pas dans l’Islam chiite, dotée d’un clergé, mais dans l’autre qui en est dépourvu, qui n’a pas une Église, un solide support de doctrine en mesure de contrer l’adversité. Les textes sacrés ne suffisent pas lorsque la communauté a été dépourvue de son propre monde, c’est-à-dire du milieu nécessaire à la vie de la tradition, à la vie.
C’est ce monde disparu, ce milieu traditionnel qui permettait, également, la coexistence pacifique de communautés voisines ou même entremêlées, dès lors qu’il y avait un réel, un vivant partage d’éléments de traditions, d’éléments de culture, et une vie économique non totalement coupée de la vie sociale (on peut voir ici différents éclairages de cette réalité-là).
Cette disparition n’a pas les mêmes conséquences selon que le territoire considéré est celui d’une forte communauté dominante, très majoritaire, ou au contraire un territoire très pluri-communautaire (Turquie, Syrie, Liban…), ou encore un État bipolaire (Israël, Yémen). Mais, dans tous les cas, toutes les frontières héritages de l’Occident conquérant montrent avec éclat comme elles sont dérisoires.

(ajouté le 11 juin) Quant à Israël, il faut noter la présence discrète, à l’un de ses deux pôles, de diverses minorités de religion juive mais provenant de cultures variées qui ne s’oublient pas comme ça. Israël est une mosaïque juive parsemée de touches Arabes de culture musulmane. Le tout pourrait être très joli et humain si, là-bas et partout ailleurs, on n’oubliait pas que la liberté, l’individuelle comme la communautaire, devient possible seulement lorsque la puissance est exercée collectivement (condition de la disparition de tout pouvoir).

[3L’expression "propagande nationale" est un quasi-pléonasme, car le concept de nation est un concept-propagande (toujours au service d’un pouvoir idéologique armé).

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