Ames perdues

Envahissement

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jeudi 1er juin 2017

« Nous, professionnels de la santé et de la petite enfance, souhaitons alerter l’opinion publique des graves effets d’une exposition massive et précoce des bébés et des jeunes enfants à tous types d’écrans : smartphone, tablette, ordinateur, console, télévision.

Nous recevons de très jeunes enfants stimulés principalement par les écrans, qui, à 3 ans, ne nous regardent pas quand on s’adresse à eux, ne communiquent pas, ne parlent pas, ne recherchent pas les autres, sont très agités ou très passifs. […]

Captés ou sans cesse interrompus par les écrans, parents et bébé ne peuvent plus assez se regarder et construire leur relation. Les explorations du bébé avec les objets qui l’entourent, soutenues par les parents, sont bloquées ou perturbées, ce qui empêche le cerveau de l’enfant de se développer de façon normale.

Ces deux mécanismes – captation de l’attention involontaire et temps volé aux activités exploratoires – expliquent à eux seuls les retards de langage et de développement, présents chez des enfants en dehors de toute déficience neurologique.

Mais comment comprendre les troubles plus graves que nous observons chez ces enfants présentant des symptômes très semblables aux troubles du spectre autistique (TSA) ?

[…]

Que s’est-il passé qui conduise à un tableau si grave ? Une expérience cruciale en psychologie, celle du « Still Face » menée par le docteur Edward Tronick en 1975 aux Etats-Unis, peut nous aider.

Des bébés d’environ 1 an communiquent avec leur parent (échanges de sourire, pointage, babillage mélodieux…). Puis on demande à ce dernier de se détourner de l’enfant et de revenir vers lui en lui présentant un visage sans expression émotionnelle pendant deux minutes. D’abord le bébé tente de relancer son parent avec des sourires orientés, des babillages modulés, un pointage pour partager une émotion.

Sans réponse du parent, il cherche à s’éloigner, à fuir ce qui est source de stress. Enfin il se désorganise : il émet des sons stridents, se jette en arrière, perd le contrôle de ses gestes. Il éprouve un état de stress intense.

[…]

Nous faisons l’hypothèse que des enfants de moins de 4 ans, présentant des symptômes proches des TSA, vivent depuis leur naissance des expériences de « Still Face » répétées par manque de stimulation et d’échanges humains suffisamment continus.

Un bébé pour lequel ne s’est pas constitué l’accordage primaire avec son ­parent, grâce auquel se synchronisent les regards, la voix et les gestes, ne peut se développer de façon normale. Il ne peut accéder à une conscience de soi et développer un langage humain de communication et d’échange avec l’adulte. »
Extraits d’une tribune au Monde publiée le 31 mai, « La surexposition des jeunes enfants aux écrans est un enjeu majeur de santé publique ».)

Tiens ! les professionnels de la santé signataires de cet appel se focalisent d’abord sur les écrans et non, comme je le fais depuis longtemps – en me posant des questions sur l’autisme –, sur la voix ! Ils ont raison de souligner l’importance des échanges à travers les expressions des visages, échanges mis beaucoup plus en danger par l’usage intensif et continuel d’écrans que, par exemple, par l’usage de la radio. J’avais tendance à ignorer ce problème-là et, peut-être, à surestimer le problème, pourtant associé, des voix sans visages. Il n’en reste pas moins vrai que chacun commence à découvrir les voix avant de naître et ne découvrent les expressions des visages que dans un second temps au cours duquel il peut, et a besoin de, associer les visages et leurs expressions aux voix (il est probable qu’en intra-utérin, il peut déjà y avoir association entre intonations de voix et émotions ressenties).

Mais je persiste encore, également, parce que l’usage que nous avons de la voix – naturelle, jouée (par profession), ou mécanisée –, a beaucoup évolué avant même l’expansion du domaine des écrans, puis parallèlement à celle-ci. La communication orale publique que véhiculent les machines sonores, est hachée menu. Son phrasé est du type "slogan", comme si c’était les publicités sonores qui nous apprenaient à parler.

Lorsque les écrans interactifs se sont répandus, cette nouvelle pratique de "communication" orale a pu déborder sur la communication écrite. Exemple type : Twitter ; mais il y en a d’autres. Comme la façon dont, le plus souvent, est utilisé la possibilité offerte à tous de "commenter" les articles des uns et des autres. Cette possibilité est utilisée comme s’il importait que cela soit fait rapidement, immédiatement, de façon concise ; évidemment, qui lira un commentaire de deux pages publié deux jours plus tard ? Des raisons, techniques ou commerciales, nous imposent d’ailleurs d’agir comme cela, c’est-à-dire de ne pas trop chercher à véritablement converser.

(Personnellement, lorsque je le peux, je n’agis pas de cette façon et j’écris comme je le ferais dans une lettre manuscrite (et en utilisant les capacités de réalisation offertes par les machines). Eh bien, il m’a semblé que certains trouvaient ce comportement aberrant, incompatible avec le lieu, les usages.)

P.-S.

Mon point de vue est très certainement biaisé, parce que je suis un handicapé (psychologique) de la parole : je parle peux, au point que je ne sais pas vraiment converser, n’ai jamais pu apprendre à converser (ce qui m’a conduit à… l’écran "interactif", je veux dire, en ce qui me concerne, à l’ordinateur "personnel"). Je réalise tout à coup que la conversation est faite de multiples courts échanges.

Soit j’ai fini par dire des conneries, ici, soit il faut corriger un peu le tir. Les conversations n’ont-elles pas elles-mêmes évolué ? sont-elles d’ailleurs autant possibles qu’auparavant ?

(ajouté le lendemain) Il y a un autre problème tout à fait connexe à ceux-là, celui qu’il nous faut peut-être nommer l’obligation de l’animation permanente d’origine artificielle. Cela se traduit aujourd’hui par la sonorisation continue des lieux publics et des magasins et par la mise en place d’affichages mobiles qui, sans doute, seront de plus en plus de qualité vidéo, en attendant la 3D et les images odorantes.
Sur internet, c’est aussi l’envahissement des sites de presse et de quelques autres par des vidéos qui démarrent automatiquement puis s’enchaînent tout aussi automatiquement (si l’on n’a pas déjà stoppé la première). Cela signifie-t-il que beaucoup de gens apprécient d’être ainsi envahi sans avoir à le demander ?
(j’écris cela maintenant parce que je viens à l’instant d’être à nouveau excédé par ce fonctionnement maintenant si répandu – bon, cette fois je me suis laissé allé à regarder la première vidéo "proposée", elle n’était pas d’un grand intérêt mais le tout début a pu me faire espérer qu’elle m’apprendrait vraiment quelque chose qui m’importe, alors j’ai regardé jusqu’au bout, et puis "la machine" a pensé qu’il lui fallait continuer à me gaver)
Elles sont nombreuses, j’en ai peur, les personnes qui sonorisent ainsi volontairement l’environnement dont ils ont la maîtrise : le logement, la voiture, leurs parcours de marche (par le biais d’écouteurs). Qui sonorisent et colorisent, en attendant d’odoriser et de peupler de fantômes 3D et de robots bavards. J’avoue ne pas comprendre ce comportement, il me semble anormal, pathologique. Mais c’est peut-être moi qui ait trop besoin de discrétion du mouvement et d’un relatif silence. Et de liens réellement humains. Dans l’action, dans l’échange, dans le repos. Dans la vie.

 
 
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