Rupture

La Machine veillée par des spectres

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mercredi 14 juin 2017

N’est-il pas temps de voir les mouvements "djihadistes", non comme un retour en force d’une ancienne idéologie religieuse version "radicalisée", mais comme un sursaut socialement, politiquement, culturellement naturel, d’une civilisation plus que millénaire tout aussi "glorieuse" que la chrétienne (muée en industrielle marchande), mais écrasée, brisée, laminée par celle-ci ? Cela nous permettrait d’envisager les choses autrement que d’une façon uniquement policière et guerrière, et d’explorer d’autres voies que le cul de sac destructeur dans lequel nous nous sommes déjà avancé, en nous remettant à l’esprit le fait que l’énorme expansion de la civilisation occidentale s’est d’abord effectuée dans le sang et la destruction, avant de continuer dans la construction et l’exploitation d’un monde nouveau – destruction et construction sont ici les deux temps d’un même mouvement prédateur.

Les soi-disant "printemps arabes" n’étaient que l’automne de l’épanouissement de l’Occident en pays arabes, l’automne d’un jeune sous-Occident constitué de colonies demeurées à la merci de leurs colonisateurs. L’occidentalisation des colonies – ce que les vrais occidentaux aiment nommer paternellement progrès ou développement, et parfois même développement humain – était une mise aux pas, une subordination exigeant une "modernisation" des coutumes locales afin qu’elles répondent aux exigences de « l’économie de marché », mais cette mise aux pas exigeait également un important suivi logistique en nature et en idées qui n’a pas été continuellement assuré et qui montrait récemment d’alarmants signes de faiblesses. L’occidentalisation – l’épanouissement mondial de « l’économie de marché » –, se heurtait tout à coup à un mur.

Cette occidentalisation avait également lieue hors colonies, par exemple en Turquie, sous la pression des considérables succès techniques de l’Occident, c’est-à-dire sous la pression du rapide accroissement de la puissance d’action occidentale, de sa force industrielle, militaire et marchande. Mais, hors colonies (ou "ex-colonies"), elle a pu se faire, parfois, qu’avec une partielle subordination de l’esprit local. Il y a encore, là-bas, au moins un pouvoir politique, sinon un pouvoir économique. Là aussi les saisons passent, mais sous un climat très différent ; en Turquie, l’Occident a rencontré son automne non pas dans la rue mais au palais. Un automne sibérien. « Les maîtres du monde de toutes les époques n’écoutent que les cliquetis de leurs systèmes défaillants et leurs hymnes militaires… » [1].

A l’approche de l’hiver, la mise aux pas économique et culturelle ne s’accompagne plus beaucoup d’accroissement (quantitatif) des richesses, encore moins d’amélioration qualitative de la vie et de ses libertés, alors la révolte arrive. Non, il n’y a pas un jihad à la gloire du Seigneur, il y a juste un "mouvement de libération" vengeur qui s’est saisi des oripeaux traditionnels de la religion unissant ces régions depuis si longtemps. L’essentiel n’est jamais dans l’oripeau puisque celui-ci est toujours avant tout un leurre destiné à rassembler, même et surtout lorsque ses utilisateurs ne le savent pas parce qu’ils y croient et l’adorent.

Pendant quelques décennies, c’était le dérisoire combat entre l’est et l’ouest de l’Europe industrielle marchande qui occupait le terrain idéologique en terres musulmanes – on en voit encore quelques traces par ci, par là –. Aujourd’hui, que reste-t-il sur le terrain idéologique ? Rien d’autre que de vieux restes des civilisations antérieures associés à tout ce qui, dans la modernité, peut apporter un gain de puissance. Les nouveaux seigneurs de guerre ont davantage besoin de puissance que les anciens princes, car ils sont mal soutenus par les usages de communautés brisées, abîmées, à moitié occidentalisées. Heureusement pour eux, la société occidentale n’a pas besoin d’être brisée, elle, puisqu’elle est déjà par nature débris de communautés. Il est donc facile d’y former des disciples, et des croyants kamikazes. D’autant plus que chez elle, c’est également l’automne, au moins dans les quartiers forgés par les anciennes migrations de main-d’œuvre bon marché, zones en queue du TGV du "progrès".

Les soi-disant "terroristes" sont des êtres terrifiés par leurs propres vies qui se révoltent dans la solitude ou en rejoignant des groupes "protestants" déjà formés, ou bien la communauté virtuelle d’une solitude réelle assistée par ordinateur et "réseaux sociaux" numériques. Car, en effet, à l’heure où les vieux protestants fêtent les cinq cents ans de la Réforme, un protestantisme de l’Islam s’éveille de l’autre côté de la Méditerranée, mais un protestantisme à la hauteur du monde religieux auquel il s’oppose : il abdique sa raison.
Nous devons nous rappeler qu’à la fin du XIXe siècle il y eut comme un protestantisme musulman ayant pour ambition de ramener, calmement et rationnellement, l’Islam à ses sources :

« Deux voies intellectuelles correspondant à deux stratégies sociales s’offraient à l’époque aux intellectuels arabes et musulmans. La première consistait à tourner le dos au patrimoine culturel local et à embrasser purement et simplement la pensée rationaliste et libérale européenne. […] La seconde consistait à tenter une réforme intellectuelle ouverte sur les acquis de la révolution bourgeoise européenne mais basée sur une renaissance des éléments rationalistes et humanistes de la culture classique arabo-musulmane.

C’est d’ailleurs la voie qui fut suivie en son temps par la bourgeoisie européenne dès la fin du moyen-âge et le début de la renaissance. Dans les pays arabes sous domination coloniale, cette voie ne pouvait être suivie que par les catégories de la petite et moyenne bourgeoisie nationale qui furent lésées par le processus de modernisation capitaliste-coloniale. »
Mohamed Tahar Bensaada, Les théologies islamiques de la libération.

Au tournant des XIXe et XXe siècle, le projet de réforme de doctrine « vise essentiellement à atteindre un objectif moral par la voie de la raison, c’est-à-dire « l’accomplissement d’un devoir sur lequel tout le monde est d’accord : la foi entière dans les prophètes en s’appuyant sur des arguments rationnels et non pas en suivant aveuglément la tradition » [2].

Ces "réformateurs" musulmans des années 1890, 1900, ne se revendiquaient évidemment pas salafistes, mais il s’est trouvé des spécialistes français pour les désigner ainsi (Wikipédia) – ce qui les a probablement moins abattu que l’effroyable et bien occidentale guerre qui arrivait sur ces entrefaites.

Au temps de Luther, il y avait eu une lutte pour une refondation de l’idéologie religieuse dominante (et, concomitamment, de l’élite religieuse dirigeante, voire de l’élite tout court), alors qu’aujourd’hui les insurgés islamistes luttent pour une refondation de l’idéologie religieuse des dominés et de leur monde défait. La différence est fondamentale ; ce sont les protestants d’hier qui, aujourd’hui, sont attaqués corporellement alors qu’ils dominent encore le monde, mais parce qu’en même temps sont mis en cause les élites religieuses musulmanes et leur idéologie, jugées soumises aux protestants d’hier par les "protestants" d’aujourd’hui.

Il est d’ailleurs à noter que cela ne se passe pas dans l’Islam chiite, dotée d’un clergé, mais dans l’autre qui en est dépourvu, qui n’a pas une Église, un solide support de doctrine lié à un appareil de gouvernement et en mesure de contrer l’adversité. Les textes sacrés ne suffisent pas lorsque la communauté a été dépourvue de son propre monde, c’est-à-dire du milieu nécessaire à la vie de la tradition, à la vie.
L’Islam chiite, quant à lui, est un monde différent parfois vu comme un faux Islam pouvant, lui aussi, être attaqué corporellement.

C’est le monde disparu du "véritable Islam", son milieu traditionnel, qui permettait, également, la coexistence pacifique de communautés voisines ou même entremêlées, dès lors qu’il y avait un réel, un vivant partage d’éléments de traditions, d’éléments de culture, et une vie économique non totalement coupée de la vie sociale.

Cette disparition n’a pas les mêmes conséquences selon que le territoire considéré est celui d’une forte communauté dominante, très majoritaire, ou au contraire un territoire très pluri-communautaire (Turquie, Syrie, Liban…), ou encore un État bipolaire (Israël, Yémen). Mais, dans tous les cas, toutes les frontières héritages de l’Occident conquérant montrent avec éclat comme elles sont dérisoires.

Quant à Israël, il faut noter la présence discrète, à l’un de ses pôles, de minorités diverses de religion juive mais provenant de cultures variées qui ne s’oublient pas comme ça. Israël, sans ses murs de division territoriale complétant l’apartheid, serait une mosaïque juive richement parsemée de culture musulmane, un fond arabe musulman richement parsemé de diverses cultures juives. Le tout pourrait être agréable et humain si, là-bas et partout ailleurs, on n’oubliait pas que la liberté, l’individuelle comme la communautaire, devient possible seulement lorsque la puissance est exercée collectivement [3].

Les juifs israéliens sont dotés d’une version religieuse d’un vice par ailleurs très français : leur rapport aux mythes fondateurs d’un peuple qui aime se voir élu entre tous. Un récent succès de librairie, celui de l’ouvrage collectif intitulé Histoire mondiale de la France, n’étonne pas Sudhir Hazareesingh, historien d’Oxford spécialisé dans l’étude de l’entité "France". « Contrairement à la Grande-Bretagne, dit-il, les Français ont un rapport à l’histoire très particulier, car ils veulent comprendre ce qu’a été et ce qu’est la nation » (Source). C’est ce qui empêche les français de comprendre l’histoire, ils souhaitent continuer de voir en la nation un rêve plutôt qu’un concept-propagande inventé par les premiers spécialistes en communication et direction de ressources humaines. Ce rêve les amène à manifester en brandissant le drapeau "français" contre le "terrorisme", tout en ne comprenant pas qu’ils sont exactement en train de jouer le rôle que tout le monde attend d’eux ; tout le monde, y compris les "djihadistes". Pourquoi tant de gens sont-ils si avides de récits politiques mettant en scène la vie et la société, leur vie et leur société ? Parce que les récits qui "expliquent" et justifient le rôle que chacun joue, donnent au rêve une allure de vérité. La nation devient alors plus qu’un rêve : c’est maintenant une pièce de théâtre dont chacun est participant et peut personnellement tirer gloire.

Les usines et les administrations fonctionnent également comme cela. Leurs bureaucraties servent à distribuer les rôles et à vérifier leur bonne tenue.

Mais la pièce de théâtre n’a ni début, ni fin, elle est éternelle, semblable à une machine sans cesse alimentée et jamais arrêtée. Les comédiens de la société sont analogues aux rouages d’une machine.

***

En 1950, paru aux États-Unis un roman décrivant une humanité entièrement automatisée, programmée, dans laquelle la "vie" de chacun est écrite d’avance, dans laquelle chacun est à l’état d’automate. Et encore, même pas à l’état d’automate, d’automate indépendant, mais à l’état d’un élément parmi d’autres de La grande machine [4]. Fritz Leiber, son auteur, n’a pas beaucoup exploité les richesses enfermées dans l’idée qu’il avait eu là, il ne les a surtout pas exploité politiquement. Ses personnages accomplissent leurs "journées" (nuits de sommeil comprises) sans savoir qu’ils sont comme des morts, et s’il s’en éveille un, alors celui-là se met à observer le jeu des autres en arrêtant de jouer le sien, ce qui ne perturbe pas le déroulement de la pièce (détail qui permet à l’auteur d’éviter toute exploitation politique).

Nous ne sommes pas dans un roman de Fritz Leiber, le pseudo-monde diffère de la grande machine, heureusement, sur plusieurs points. Personne n’est un simple rouage, mais beaucoup jouent un rôle conçu souvent ailleurs – parfois en un autre temps –, le rôle d’un rouage. Voire deux ou trois rôles, qui peuvent ou non être rouages eux-mêmes, éventuellement d’une autre machine (il y a des romans plus compliqués encore à écrire que celui de Fritz Leiber !). Il n’empêche que les rouages du pseudo-monde peuvent également s’éveiller pour se mettre à créer leur propre monde. Éventuellement en faisant comme si le pseudo-monde n’existait pas. Ou bien en continuant, parallèlement, de jouer leurs rôles, mais à leur façon.

Au début des années 80, parue en bande dessinée une histoire de train fou, ou plus exactement de train sauveur d’un monde fou : Le transperceneige [5]. Là, il n’y a plus de rouages, mais tout de même une machine qui ne doit pas s’arrêter et dont tout le monde est prisonnier. Cette fois, l’histoire est politique ; la Terre est déjà détruite, mais il est heureusement possible de lutter pour une prison roulante plus juste et plus humaine ; ou, éventuellement, moins juste mais tout aussi "humaine" d’origine.

Alors, bien sûr, dans ce train il y a une élite occupant les meilleurs wagons, proches des wagons de ressources alimentaires, des wagons de "plaisirs", et de la locomotive. Et il y a une police armée.

***

Le plus grand danger de la très haute complexité de notre organisation terrestre pré-catastrophique, c’est que tout n’est que rouages et qu’ainsi les responsabilités sont diluées à l’infini, jusqu’à disparaître. On essaie de pallier à cet inconvénient avec un arsenal juridique lui-même d’une complexité croissante. Mais pour rendre opératoire cet arsenal il faut une surveillance permanente et complexe utilisant elle aussi beaucoup de ressources humaines et matérielles. Les plus heureux, là-dedans, ce sont les grains de sable.

Il serait faux de prétendre que le salarié, qu’il soit balayeur ou directeur général, se plaindrait constamment de se voir réduit à n’être qu’un rouage parmi les rouages. En réalité il y trouve son compte, car sa responsabilité se trouve réduite dans les mêmes proportions que sa vision, et celle-ci est faible, quelquefois quasi nulle. Il est confortable de n’être pas responsable ou, tout au moins, de pouvoir prétendre n’être pas responsable parce qu’on agit en aveugle. Tout le monde, aujourd’hui, agit en aveugle, et tout le monde trouve cela normal, ou tout au moins très confortable. PDG et chefs d’États sont, eux aussi, aveugles à beaucoup de choses, pas tout à fait aux mêmes choses que les rouages de rang inférieur : chaque maillon, chaque acteur, doit voir uniquement ce que son rôle lui demande de voir, et rien d’autre.

Nous vivons au pays des aveuglés. Lorsque le salarié formaté par la machine rejoint son automobile, il met en marche son GPS. En bon aveuglé qu’il est, il préfère être guidé de signal en signal plutôt que de faire l’effort d’acquérir une vue d’ensemble, une compréhension de la situation et d’établir une stratégie, une méthode d’action. Il n’est qu’un rouage, même chez lui. Il ne se révoltera pas avant que son joug ne le blesse, et il n’est pas blessé par l’absence de responsabilité, au contraire ; l’absence de responsabilité est quelque chose de très doux si l’on parvient à s’imaginer responsable de soi-même et de sa propre vie (sa vie personnelle et, dans une certaine mesure, sa vie familiale), ainsi que du remplissage quotidien de son auge. Lorsque des responsabilités d’une autre nature apparaissent, alors nous nous sentons mal, même l’auge pleine.

Nous nous sentons mal parce qu’il n’est pas possible d’assumer ces responsabilités en tant que simple rouage. Il faut ruer dans les brancards, au risque de trouver, le soir, son assiette pas aussi bien remplie par le bon vouloir des rouages supérieurs. Et l’on rêve de devenir plus aveuglé encore, et plus impuissant. Ou même d’être jeté hors du train. L’esclavage abaisse l’être humain pour s’en faire aimer, la liberté n’est précieuse que si elle s’accompagne de la puissance suffisante pour acquérir un pouvoir au moins sur soi-même et son environnement immédiat.

Bien sûr, un certain nombre de fonctions (de rôles), nécessitent encore de la part des automates-comédiens, un important degré de réflexion, ce qui offre en même temps à ceux-là quelques degrés de liberté grâce auxquels ils survivent à peu près sains de corps et d’esprit. La Machine poursuit malgré tout son travail de division-simplification des tâches, de réduction des tâches, dans le but de rendre chaque opérateur digne du titre de rouage de la société. En même temps elle cherche, avec l’aide de son corps scientifique, a maintenir efficace,"efficiente", la masse de mains d’œuvre, ce qui l’amène à se demander comment, par exemple, maintenir en chacun un sentiment général d’« accomplissement personnel » (pour le booster). De plus, La Machine a besoin de se soucier de cela parce qu’elle est officiellement, non une machine, mais Le Progrès. Tout l’encourage donc à poursuivre le remplacement des opérateurs humains par des opérateurs électromécaniques, remplacement qu’elle avait commencé pour des raisons plus trivialement "économiques". Mais cette opération de très grande envergure ne fera que déplacer les problèmes, les acteurs ayant alors entièrement troqué le rôle de spectateur-travailleur pour celui de touriste-jouisseur-sportif-performeur.

***

Ce que nos maîtres nomment "état d’urgence" est une suractivation des instances policières de l’État. Il ne peut être ressenti comme autre chose que par ceux qui ne sont guère touchés par cette activité policière. L’auteur de ces lignes est un privilégié qui n’a, jusqu’à présent, été touché par les réactions "antiterroristes" des États occidentaux qu’à travers son besoin de danser. Je n’avais pas beaucoup aimé, à l’automne 2001, avoir été privé d’un bal prévu en plein air, qui fut annulé pour cause de deuil international, un deuil que je ne souhaitais pas partager – le World Trade Center fait la guerre au monde entier (chercher à régir un monde qui ne souhaite pas l’être, c’est lui faire la guerre ; qu’il mène cette guerre par les outils dits "économiques", échanges commerciaux et monnaies, n’y change rien) [6].

Beaucoup plus récemment, il me semble avoir éprouvé, grâce à l’état d’urgence, un sentiment de sujétion assez comparable, toute proportion gardée, à celui qu’éprouvent constamment bien des "jeunes des banlieues", bien des assujettis à la haute et constante surveillance policière type "wagons de queue" pour la seule raison qu’ils ont toujours vécu dans des quartiers pauvres, de nouveaux quartiers pauvres (ils seraient mieux considérés si leurs quartiers existaient depuis cent ans et davantage, avec une population semblable).

J’étais à une fête, en un lieu de fête, de musique et de danse, et je m’y suis trouvé enfermé, presque enfermé. Pour raison d’état d’urgence, quiconque en sortait n’avait plus le droit d’y revenir – sauf, probablement, en repayant… c’est bête, je n’y ai pas pensé sur le coup ! (rire sardonique)
Il se trouve que j’ai éprouvé ce soir-là le besoin de marcher au large. J’ai demandé si, comme l’indiquait un affichage, il était exact que toute sortie était définitive. On me l’a confirmé. J’ai hésité deux secondes, puis je suis allé prendre mes affaires et j’ai abandonné la fête. Plusieurs heures avant sa fin.

Grand privilégié que je suis, je peux quitter le train et rester en vie ! Mais cela se passait au cours d’un petit événement tout à fait secondaire dans le grand scénario général de la Machine.

On remarquera, au passage, que ce à quoi je me suis trouvé confronté n’est pas uniquement un impératif d’« état d’urgence », c’est également un impératif commercial assez fréquent : le commerce, en particulier le commerce de "loisirs", de distraction, a souvent besoin de contrôler de très près les entrées/sorties. C’est le plus souvent à cause de la raison marchande, parfois aussi à cause de la raison "maintien de l’ordre", que nous avons été accoutumés à accepter des badges, des bracelets, des tampons sur le bras, à nous laisser identifier ainsi comme nos pauvres vaches le sont à l’oreille. Et que maintenant on nous demande de nous accoutumer à appuyer sur un bouton afin de demander le droit d’entrer (comme par exemple, dans la France actuelle, dans des sas d’entrée d’agences Pôle Emploi [7]), ou d’obtenir le droit de sortir. La raison marchande a une dimension policière très importante, et pas seulement du troisième ordre (celui de l’apaisement), ou du premier (la répression), mais aussi, et peut-être surtout, du second : le contrôle. Aussi, les exemples ci-dessus doivent être compris comme les balbutiements primitifs d’une Machine à contrôle total par voie électronique, éventuellement même bio-électronique, c’est du moins ce vers quoi nos "maîtres" disent qu’ils se dirigent, sans honte et sans peur. Les acteurs maîtres, ceux de l’élite, n’ont pas beaucoup d’esprit – c’est La Machine, pardon, l’« économie », qui calcule et organise –, mais pourtant ils ne manquent pas toujours d’enthousiasme. Leur mémoire n’a pas conservé trace d’une parenté entre la gestion policière selon des titres hiérarchiques et le contrôle marchand par la monnaie.

Mais alors, ce sentiment que j’ai éprouvé devant des grilles et une porte fermée… n’est-il pas de la même famille que celui qui amène quelques-uns de nos semblables en humanité à se faire exploser au milieu de la foule ? Ne nous laissons pas bernés par le vocabulaire employé par l’État : il appelle "terroriste" tout "ennemi" usant de violence qui n’est pas adossé à un pouvoir fort mais, au contraire, en position de soumission à un ou des pouvoir(s) qu’il n’accepte pas ou qu’il n’accepte plus. Le "terroriste" est un révolté. Les "terroristes" de ce début de siècle attaquent une civilisation, donc une culture et une idéologie, qui a mis à genoux une autre civilisation, une autre culture, et une idéologie religieuse qu’ils veulent redresser. Nous n’avons pas affaire à une guerre des civilisations, elle a eu lieu déjà et la civilisation industrielle marchande a soumis toutes les autres, qui en furent transformées ou annihilées. Nous avons affaire à une révolte au sein de la civilisation industrielle marchande, plus exactement au sein de l’Occident et de ses provinces musulmanes, non à un "ennemi" envahisseur.

Si ennemi il y a, il est donc intérieur. Et ce n’est pas seulement un corps combattant, c’est un esprit, une conscience, une douleur au sein même de l’âme occidentale – si tant est qu’elle en possède une. Cela ne se combat pas avec l’armée, ni même avec la police. Cela aurait pu se combattre avec une police apaisante [8] dotée d’un puissant service de la pensée, si elle s’y était attelée il y a longtemps, très en amont de ce qui survient maintenant ; mais dans un pays incapable de comprendre que la langue principale de ses "anciennes" colonies musulmanes est une des langues, une des langues de pouvoir, les plus parlées au monde, et donc, à ce titre, en droit d’avoir, dans les écoles, rang de grande langue étrangère au même titre que l’anglais, l’allemand, l’espagnol et le chinois [9], il fallait s’attendre à ce que rien ne puisse être fait avant l’explosion : l’aveugle n’avait pas de canne.

***

N’ayons pas peur, la "France" se défera, est déjà en train de se défaire, de toute façon. Elle n’a pas de réalité solide, il suffit de souffler dessus. Des gens la regretteront sans doute, toujours sans comprendre qu’elle n’était qu’une construction propagandiste d’un pouvoir d’État ; comme, jadis, les seigneurs bâtissaient de forts châteaux pour signifier aux manants et à l’Église leur supériorité et leurs raisons, de nos jours ils érigent une histoire, une légende fondatrice d’un autre fantasme utile, la Nation. Mais les nations s’évanouissent toutes aujourd’hui dans un vent d’automne.

Il est cependant vrai que si quelques adorateurs organisent une grande cérémonie pour invoquer "La Nation", sur fond de match de foot, de "crise économique" ou de guerre, elle réapparaîtra. C’est un spectre (on peut dire aussi, selon la fantaisie du moment, hologramme).

Que ces adorateurs ou intéressés arrêtent de nous suriner avec leurs "grands" récits des "nations" attaquées par des "barbares" et des "bêtes immondes" [10], avec leurs contes édificateurs ! Nous pourrons alors tenter d’apercevoir enfin les réalités en devenir d’aujourd’hui et y réfléchir calmement. Nous pourrons nous mettre en état de comprendre pourquoi et comment nous nous laissons aller à chercher les origines de nos maux en dehors de nous alors même que c’est nous, ou tout au moins notre civilisation et pas une autre, qui a rendu possible, et parfois même inéluctable, l’existence de ces maux. Nous pourrons alors dévier notre chemin.

[1Benjamin Legrand, BD Requiem blanc (dont les dessins sont de Jean-Marc Rochette).

[2Mohammed Abdou, Rissalat al-Tawhid, p.23, cité dans Les théologies islamiques de la libération de Mohamed Tahar Bensaada (https://oumma.com/la-theologie-de-la-liberation-de-mohammed-abdou/ ).

[3(ajouté le 18 juin) A l’apparition vivante et lumineuse de cette riche mosaïque culturelle, capable de dresser de multiples ponts entre les langues et les croyances, s’oppose une volonté d’apartheid social militarisé qui n’est que la prolongation de l’intention colonisatrice toujours en pleine vitalité, elle-même créatrice d’une réalité économique et sociale très particulière, opposée à tout ce qui précédait (côté "juif" comme côté "palestinien"). Le pouvoir de l’État Israël donne l’impression de considérer synonymes "modernisation", "progrès" et implantation de colonies juives (colonies qui, semble-t-il, ne résultent pas d’un déplacement de communautés existantes mais sont, au contraire, de pures créations, donc aussi des créations sociales). Mais quel combat les Israéliens "juifs", ou leurs autorités, poursuivent-ils ?

Je n’avais d’abord mis des guillemets qu’au mot "juif". Après réflexion j’en ai ajouté également au terme "palestinien", il les mérite peut-être plus encore.
Il s’agit d’une terminologie hautement politique à laquelle je ne me suis pas suffisamment intéressé jusqu’à présent. C’est pourtant d’autant plus intéressant qu’il ne s’agit évidemment pas que de noms, mais aussi des réalités qu’ils sont censés désigner, qu’en réalité ils façonnent beaucoup plus qu’ils ne désignent (au moins dans certaines circonstances, comme l’époque contemporaine).
C’est pourtant en désignant qu’ils façonnent, parce que les mots sont utilisés par des acteurs humains pour façonner les réalités, pas toujours bien consciemment (intervient ici l’imaginaire de chaque intervenant – qu’il soit individu ou communauté –, tout autant que sa volonté, ses désirs, ses calculs).

[4C’est le titre de la traduction française, l’original se nomme You’re all alone (l’auteur n’y décrit pas beaucoup plus la solitude humaine que la grande machine, et n’envisage guère la communauté humaine réellement vivante autrement que comme une bande d’individus sans scrupule, sans foi ni loi, sans beaucoup d’empathie).

[5Dessins Rochette, scénario Jacques Lob (il n’est ici question que de ce qui allait devenir un volume I d’une série, pas de la série ni du film).

[6On peut voir ici à quel point je n’avais pas beaucoup aimé.

[7Pour le moment, uniquement en dehors des heures d’accueil sans rendez-vous (tout au moins par chez moi).

[8Voir ici

[9Si l’on ne tient compte que du nombre de locuteurs dans le monde, au lieu de se préoccuper plutôt, comme ici, de l’intérêt social et "économique" en Europe, l’hindi doit être classé avant l’Allemand, de même que le bengali, le portugais, le russe et le japonais.

[10voir .

 
 
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