Rupture

Pour des chartes coutumières

Accueil > Points de vue > Rupture > Pour des chartes coutumières

vendredi 18 août 2017

Lorsque, il y a trois semaines dans Les drames du bocal, je recommandais la lecture (ou la relecture) d’ouvrages de Raymond Delatouche, de Jean Gimpel et de Régine Pernoud, je ne les connaissais pratiquement pas et ne me doutais pas comment ces trois auteurs éclaireraient et élargiraient ma compréhension, non pas tellement d’un "développement", mais de l’apparition de la bourgeoisie et, corollairement, de la finance ; autrement dit, du capitalisme. On peut affirmer que cette trop longue histoire, pas vraiment enseignée à l’école, commence au XIe siècle.

Ma première lecture fut La chrétienté médiévale, un modèle de développement de Delatouche. Elle m’a d’abord fait croire que ce qu’ils nommaient "développement" n’était pas uniquement la mise au service du capital de tous les moyens techniques possibles et imaginables. Je venais d’avoir un songe : ils pensaient d’abord à l’assurance pour tous de la subsistance de tous : car c’est d’abord cela qui est décrit pas Delatouche. Mais en fait, selon ces auteurs, la subsistance de tous n’est pas tellement assurée par la mécanisation, elle l’est par l’organisation sociale ; plus exactement, en l’occurrence, par l’organisation féodale, par la féodalité elle-même.

Je n’avais rêvé qu’en ce qui concerne leur usage du mot "développement" ; pour le reste, j’avais très bien vu. Je ne regrette pas mes lectures (toujours en cours, il y a plusieurs livres dignes d’intérêts).

Le "développement médiéval" a donc eu lieu du XIe au XIIIe siècle, mais c’est du Ve au Xe qu’a eu lieu, préalablement, l’assurance de la subsistance de tous – notre civilisation industrielle marchande n’a, il me semble, pas cru nécessaire de condenser cette idée en un seul mot –, et cela s’est bel et bien fait par une organisation féodale de l’Europe occidentale.

Oui, la féodalité a été plus performante dans la distribution de droits et devoirs que le capitalisme. Parce que le capitalisme ne se soucie pas de droits, ni de devoirs, mais de propriété ; parce qu’il ne se soucie pas de subsistance, mais de puissance. A tel point que, lorsque les occidentaux croient travailler collectivement pour subsister, s’assurer de leur subsistance, en fait ils cherchent un enrichissement de leurs nations respectives, c’est-à-dire du pouvoir et de la puissance au niveau des États, et ce même au prix d’un accroissement des inégalités (longtemps ils y sont arrivé tout en subsistant, pourtant, mais certains subsistaient beaucoup plus confortablement que d’autres).
Pour assurer la subsistance de tous, il est impératif de distribuer les droits et les devoirs, et le faire sous la forme de couples droits/devoirs permet d’éviter la formation de castes extrêmement inégalitaires. La féodalité n’était pas égalitaire mais, dans une certaine mesure, elle semble l’avoir été lorsqu’on la compare avec les civilisations de l’esclavage ou avec la civilisation industrielle marchande (version bourgeoise et version "communiste") ; elle est moins éloignée qu’elles toutes de ce qu’on pourrait avoir le droit de nommer "démocratie".

A cause de cela, nous n’avions pas à nous féliciter d’une certaine nuit du 4 août. En abolissant des privilèges en réalité débris fossiles méconnaissables de couples droits/obligations féodaux, cette nuit d’été ne faisait que masquer l’absolu désintérêt du pouvoir marchand pour une distribution plus juste et plus démocratique des droits/devoirs, d’une part, et parachever le couronnement de l’État-Nation, l’une des deux mamelles du nouveau régime, ainsi que la libération de l’autre mamelle, la finance, le "marchand-banquier", d’autre part [1].

Il nous faut considérer, non pas d’un côté des droits ou des privilèges et de l’autre des devoirs ou des obligations, mais des couples indissociables de droits/devoirs, peut-être mieux appelés droits/obligations. Ces couples peuvent naître et faire leur place au sein de communautés – là où il y a attachement –, ils sont incompatibles avec les pouvoirs absolus (la féodalité peut être vue comme un contraire du pouvoir absolu, elle est une forme de distribution du pouvoir).

L’attachement… C’est la ZAD de Notre-Dame-des-Landes qui a mené l’auteur de ces lignes à cette formulation d’une notion connue de lui sous une autre forme : l’enracinement (avec sentiment d’appartenance). Un lien sur le site de la ZAD l’a conduit à un entretien extrêmement intéressant avec Isabelle Stengers : Une politique de l’hérésie, (paru en 2002 dans Vacarme) [2]. Courts extraits :

L’aliénation suppose une liberté par détachement. Ce qui m’intéresse, ce sont les humains en tant qu’ils sont attachés, en tant qu’ils ont des attachements qui les rendent hétérogènes les uns aux autres, mais qui les rendent intéressants et importants les uns pour les autres ; dans la mesure où, si on les détache au nom de quoi que ce soit, ils seront moins qu’ils ne sont.

La communauté de valeurs, c’est toujours passif. L’attachement, c’est ce qui oblige à penser : on ne pense pas comme on sécrète des hormones, on pense parce qu’on y est obligé [3].

Les pharmaka exigent une attention égale au devenir-poison et au devenir-vivant, productif. Nous n’avons pas cultivé l’art des pharmaka – la science des agencements mortifères ou des agencements producteurs de vie. Nous sommes donc très dépourvus.
Au début de L’Influence qui guérit, Tobie Nathan dit : d’un point de vue africain, les Européens sont fous, ils se livrent sans témoin aux mains d’un thérapeute ou d’un analyste. Mais qu’est-ce qui leur prouve que ce n’est pas un sorcier ?

Nous ne devrions pas raisonner en termes de propriétés et de non propriétés, mais en terme de droits associés à des devoirs, donc également de devoirs associés à des droits. Il ne faut pas, non plus, calculer en termes de rapports de forces, seuls les conquérants, les impérialistes, font cela. On ne crée pas une civilisation égalitaire par la force mais par des associations de droits et de devoirs capables de créer et d’entretenir des attachements, une communauté, des agencements et des situations producteurs de vie et non de morts. On ne crée pas une civilisation égalitaire par La Loi ; La Loi, ce n’est que la force déguisée en pseudo-coutume par la langue de l’empereur (la présence prépondérante de la police et de la Loi – des "forces de l’ordre" et de "la justice" – dans les romans, BD et films de fictions, durant tout le XXe siècle, est très éclairante à ce sujet).

« La loi, expression d’une volonté souveraine – que ce soit au demeurant celle d’un homme ou d’une assemblée d’homme –, est l’instrument privilégié de toute idéologie, laquelle est incompatible avec la coutume, née de l’expérience », dit Régine Pernoud dans Le Moyen Âge pour quoi faire (Éditions Stocks, 1986, p.32).

Quelle est la charte des droits/devoirs de la civilisation industrielle marchande ? Quelle était la charte féodale correspondante ? Quelle sera la charte européenne de 2050 ? Et la future charte mondiale, la charte terrienne ?

Je ne suis pas du tout certains que nos légistes aient eu une formation pouvant les préparer à rédiger une telle charte. Régine Pernoud explique, dans Pour en finir avec le Moyen Âge, comment l’Occident s’est ingénié à copier l’Antiquité, ou plutôt de toutes petites parties de l’Antiquité, dans les Arts, mais il a fait de même en ce qui concerne les instruments d’autorité et de pouvoir. Or, des imitateurs ne peuvent être habilités à dire la coutume. Ce ne sont pas des légistes qui pourront nous dire quels devoirs doivent être associés au droit de se nourrir, par exemple, c’est la vie, l’expérience présente de la vie et les expériences passées.

Nous n’allons pas, non plus, nous mettre à imiter un Moyen Âge comme la Renaissance a imité une Antiquité, seul nos expériences et nos savoirs de toutes origines nous donneront des chartes. Oui, des chartes, pas une, parce qu’il est en train de se former des mondes dans le marécage laissé à nous par le capitalisme [4]. Une super charte terrienne, quand même, pourrait être bienvenue et nécessaire, mais elle aura peut-être plus de difficultés que les autres à venir au monde.

Le "Moyen Âge" est une succession de trois périodes : l’intégration, Ve-Xe siècle, qui a dépassé toutes les invasions toutes les migrations ; le développement, XIe-fin XIIIe ; l’embourgeoisement, fin XIIIe-XVe [5]. Dès le deuxième stade, le bourgeois était déjà un rapace dévorant la civilisation qui venait de le mettre au monde. Que sommes-nous, aujourd’hui, et où sommes-nous ?

P.-S.

Les droits/devoirs sont normalement des attributs de personnes ou de communautés, mais il se peut qu’il soit parfois plus simple et plus clair d’en attribuer certains directement à des activités humaines.

(le 22 août) Les organisations d’aide au développement fourvoient tout le monde en entretenant l’idée que le développement technique (scientifique et technique) assurera la subsistance de tous – heureusement, elles ne vont pas jusqu’à prétendre qu’il permettra nécessairement le bien vivre.

L’assurance de la subsistance de tous et, au delà, le bien vivre, sont apportés par une organisation, non figée, de chaque communauté, établie démocratiquement par elle-même sur la base de son expérience présente. Le développement technique n’a jamais assuré cela en rien. Il ne peut même pas y contribuer, seulement le permettre ou pas. Si le développement technique ne s’affranchit pas des règles communautaires établies démocratiquement et sans cesse évaluées communautairement, sur la base de l’expérience présente, alors seulement il a des chances de ne pas contrecarrer la venue et l’épanouissement d’un bien vivre.

[1(ajouté le 23/25 août) Ce sont ces deux "mamelles" que le développement technique fait d’abord vivre et grandir : il sert les forces militaires, de police et de gestion de l’appareil d’État, d’une part, et l’accroissement ad vitam æternam des échanges marchands, d’autre part. A tel point que l’on peut se demander pourquoi un tel développement policier et marchand a été qualifié de scientifique et technique ; c’était prendre l’esclave pour le maître. Dans le pseudo-monde enfanté par les bourgeois de l’âge industriel capitaliste, les financhiers et les politichiens travaillent main dans la main (au point d’être interchangeables) et il ne peut en être autrement (une science a même été inventée pour cela, pour légitimer cela).
(1er septembre) Ils sont interchangeables et, du point de vue technologique, ils ont aujourd’hui l’air de chercher à fusionner dans l’assez bien nommé "numérique". S’ils cherchent à mettre en valeur notre asservissement au quantitatif, ils vont avoir beaucoup de mal tellement nous nous y sommes attachés !

[2C’est passé par "la ZAD" parce que I. Stengers y dialoguera le mardi 22 août avec une certaine Starhawk (je n’y serai pas, pour plusieurs raisons toutes plus indéfendables que les autres (rire piteux), la moindre n’étant pas forcément la présentation du thème de la rencontre (le mot "spiritualité" a toujours été pour moi totalement inintelligible)).

[3Je ne suis pas du tout certain de cela, vu que je ne vois pas ce qui m’oblige à penser en ce moment, à cet instant précis. Mieux, penser est mon activité préférée, ma passion ; il me semble que je n’ai pas besoin de raison particulière pour penser. Ou plutôt si, j’en ai une, mais une seule, et ce n’est pas vraiment une raison, c’est un désir et une volonté, le désir et la volonté de comprendre le monde. Quel espèce d’attachement aurait pu me donner ce désir et cette volonté qui tendent et, me semble-t-il, parviennent, à me détacher, voire à me rendre inattachable (même à l’« activisme ») ?
A moins de supposer que je cherche à comprendre le monde uniquement parce que je cherche à le changer, alors ce serait simplement parce que je suis attaché au monde des humains, à la Terre, à l’Univers, que je suis obligé de les comprendre, d’au moins chercher à les comprendre… Si ça se trouve, c’est la pure vérité !

[4Et je ne suis vraiment pas certain du tout que ma petite utopie d’il y a huit années puisse être d’une grande utilité !
(ajouté le 25) Quoique… Elle n’est pas complètement sans ressemblances avec des mondes féodaux qui ont fait preuve de leur viabilité…

[5Régine Pernoud, historienne, propose une division en quatre tranches : une période franque, du Ve au milieu du VIIIe ; une période impériale, du milieu du VIIIe au milieu du Xe ; ensuite un Âge féodal, jusqu’à la fin du XIIIe ; enfin, un Moyen Âge (période de transition). C’est une analyse plus poussée mais pas forcément en contradiction avec celle que je propose (même si mon choix de nommer "embourgeoisement" une période « pourtant » pleine de misère – famine, peste bubonique… –, surprendra tous ceux qui n’ont pas compris dans quelle société ils vivent aujourd’hui ; il est cependant vrai que je donne un sens particulier au terme en question : je nomme embourgeoisement le développement du pouvoir des grands marchands prêteurs et leur déploiement dans les villes, le tout protégé par le développement des activités de juristes inspirés de l’antique Droit Romain impérial – marchands-banquiers et juristes "impériaux", voilà les bourgeois des origines, et les nôtres également !). Lire à ce sujet Les Origines de la bourgeoisie, de R. Pernoud

(ajouté le 30) J’ai utilisé, d’abord sans m’en apercevoir, le découpage en trois qu’ont longtemps fait les historiens eux-mêmes, mais j’ai donné un nom à chacun de ces trois moments. Il paraît qu’aujourd’hui beaucoup préfèrent considérer une coupure en deux au niveau de « la crise du XIIe siècle » autour de la réforme de l’Église* ; c’est une autre façon de voir, certainement pas sans pertinence également car l’Église est bien là et très agissante. Mais c’est encore laisser dans l’ombre de l’aristocratie et de l’Église d’autres facteurs agissants, comme le fait la conservation, par ces historiens, de l’appellation globale "Moyen Âge". Et c’est oublier une autre question bien intéressante : quels sont les extrêmes de ce soi-disant moyen âge ? Un point de départ centré sur Rome, la Méditerranée et un pouvoir impérial – curieux point de départ pour une étude de l’Europe –, et un point d’arrivée constitué par le pseudo-monde technique et marchand (via une période monarchique colonisatrice), les deux extrêmes étant considérés comme de qualité très supérieure à celle du moyen terme.
*) Source : Patrick Boucheron dans L’Histoire n°428, octobre 2016.

(…) Ou, pour le dire autrement, on prend comme départ l’entretien et l’administration pesante de l’Empire Romain et de son armée ; comme arrivée l’entretien, le perfectionnement et l’administration pesante de La Machine et de ses forces militaires ; et comme chemin une vitalité entretenant un morcellement et une dispersion des pouvoirs politiques (armés ou pouvant s’armer) – j’inclus, bien entendu, les pouvoirs religieux dans les pouvoirs politiques.

 
 
LE DEVENIR
SPIP | Se connecter | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0