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Les ânes des Empires

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jeudi 19 octobre 2017

Comment se fait-il que les âmes humaines et les âmes des Empires soient d’une nature si proche ? Parce que les unes comme les autres se construisent sur des fondations incertaines, et parce que les deuxièmes empruntent beaucoup aux premières, les élites des États étant constituées d’âmes humaines ordinaires (ou à peu près).

Les humains ont pour fondations des savoirs empiriques acquis au cours de leur enfance. Certains de ces savoirs sont conscients ou le deviennent petit à petit ; d’autres sont inconscients ou le deviennent rapidement, et constituent l’imaginaire qui orientera insidieusement toute la vie.

Il y a quelques années, j’avais raconté ici l’histoire vraie d’un enfant fils de paysan qui, un jour, en contemplant le troupeau de vaches en train de brouter, avait dit à son père : « Elles en ont de la chance, les vaches, elles n’ont rien d’autre à faire qu’à manger, boire et dormir, on s’occupe d’elles ! » [1] Mais je n’ai jamais raconté la suite de l’histoire.

Le père de l’enfant n’a pas vu qu’il pouvait y avoir là, déjà formé et solidifié, l’idéal de son fils : une vie où l’on a rien d’autre à faire que manger, boire et dormir, et sans même avoir beaucoup à s’en soucier parce que d’autres (des dieux, peut-être) s’en occupent. Il ne s’est donc pas inquiété, et je crois que par la suite il n’a jamais compris combien il aurait dû s’inquiéter et se demander pourquoi cet enfant avait une telle idée de "la chance".

Depuis, on peut dire du fils en question qu’il n’en a vraiment pas eu, de la chance, sa vie paraissant assez éloignée de l’idéal contemporain du "progrès" individuel – cet idéal qui fait partie de l’idéologie progressiste [2]. Mais, en même temps, il a atteint un état qui ressemble un peu à ce que je suppose être son rêve de toujours ; et la réalité amenée par cet idéal s’avère, bien évidemment, très décevante (bien à la hauteur de l’idéal en question).
En fait, sa grande malchance, c’est cet imaginaire qu’il traîne depuis, très probablement, sa petite enfance [3].

Pourquoi donc, en grandissant, ne nous inspirons-nous pas des bâtisseurs de monuments qui, eux, commencent par se soucier des fondations avant d’élever les murs ? Parce que nous avons tendance à oublier que la vie, elle aussi, a des fondations, et qu’il est difficile d’en maîtriser l’érection – c’est même impossible totalement ; tandis que le monument ne fait pas lui-même ses fondations, la vie s’érige dès ce stade en autonomie, à ceci près que c’est par confrontation à d’autres vies.

En grandissant, dès que possible il faut examiner et évaluer nos fondations, les éprouver. Par nous-même, dans la mesure du possible, et par "l’entourage" [4], elles doivent être éprouvées.
Mais, hélas, il se peut fort que les faiblesses des fondations soient dues à des faiblesses de l’entourage (et de la société).

***

Les prétentions collectives humaines ne sont cependant guère perturbées par les soucis d’éducation des moins de six ans. Alors que nous ne maîtrisons pas la naissance de nos imaginaires personnels, certains veulent aujourd’hui bâtir consciemment les imaginaires de nos États [5]. Parce qu’il se trouve que, pour une partie de l’élite (seulement une partie), les croyances permettant de mener les troupeaux humains… pardon, les "nations" et les "ressources humaines" [6], sont bâtissables, constructibles, "édifiables" (avant d’être, peut-être, édifiantes).

Pour l’autre partie de l’élite, il ne peut s’agir que d’un héritage. Un héritage au sens fort, c’est-à-dire avec une dimension sacrée. Ceux-là n’admettent pas la nature imaginaire de leur imaginaire, encore moins sa nature construite, ils ont foi en leur héritage.

Notre héritage considéré sacré – si nous en avons un – est évidemment beaucoup mieux considéré que l’héritage d’une personne voisine : celui-ci, sacré pour elle, paraît démon pour les autres (oui, nos âmes sont "primitives", notre premier héritage).

Ceux du premier groupe – les constructeurs, réalisateurs ou correcteurs de contes « historiques » –, ont pleinement hérité de l’esprit techno-scientifique soutenu – et même inventé – par la classe bourgeoise, par "les marchands". Ils veulent, tantôt restaurer et réactiver scientifiquement certains aspects usés de la société, tantôt remplacer des caractères jugés obsolètes par de nouveaux effecteurs sociaux bâtis sur mesure (via, au préalable, la modification de l’imaginaire social). Ils cherchent alors à corriger les récits officiels des naissances de leurs nations respectives pour en atténuer la puissance imaginaire "nationale" et leur donner une dimension "transnationale" plus conforme à leurs objectifs. Mais se souciant insuffisamment de leurs propres faiblesses, ils oublient que sur eux-mêmes pèsent et agissent des imaginaires individuels les empêchant de s’attaquer aux croyances fondamentales de l’Empire technique marchand mondial, de la civilisation industrielle et marchande. Alors ils se limitent au plus grand sous-espace qui leur paraît à portée (ce sera souvent un continent ou un sous-continent), et aux vieilles idéologies associées ; l’imaginaire progressiste industriel-marchand nous roulera donc encore.

Ils ont, cependant, souvenir de l’aventure hitlérienne qui fut enfantée par un parcours préalable semblable. Ils savent que l’imaginaire collectif, après correction, influencera, modifiera les prochains imaginaires personnels, individuels, tout autant qu’il le faisait avant correction. Alors ils essaient d’intégrer à leur projet une éthique meilleure que, par exemple, celle du mouvement pangermaniste (et que celle des colonisations). Mais, malheureusement, ils n’imaginent même pas qu’il serait possible, et même désirable, de toucher à l’imaginaire progressiste marchand (ce serait là une atteinte à leur propre héritage sacré).

***

Pendant ce temps, des stratèges de toute coloration cherchent à évaluer des rapports de force, sans toujours savoir quoi mesurer, ni quel pourra être la coupe des vainqueurs. C’est que les forces en question, futurs vainqueurs et vaincus, sont en cours d’élaboration. Et leurs croyances aussi sont en évolution, parfois à leur insu.

Les âmes des personnes en opposition dynamique (révolte), ou statique (poids morts), se sont constituées de façon semblable. En se groupant, elles forment des clans, des partis, des familles, dont les imaginaires collectifs forment des fondations tout aussi incertaines. Naîtra de tout cela une pagaille renouvelée. Puisse-t-elle être sainement fructueuse et peu mortifère !

Mais il n’y a pourtant pas à regretter l’absence de sciences psychiatriques, psychanalytiques ou psychologiques des États et des partis. Parce que les sciences équivalentes appliquées aux humains s’en sortent déjà si mal [7] !
Il est tentant de se dire qu’il nous manque tout de même une science des idéologies, mais ce serait vain parce que tous ces arts techniques des âmes ne savent pas utiliser d’autres regards que des regards de techniciens ; même la psychanalyse, car bien qu’elle ne calcule guère, elle a tout de même une vision mécaniste de l’âme.

C’est là tout le bien et tout le mal de la science occidentale, la seule aujourd’hui ordinairement désignée par le mot "science". Elle s’est développée autour du nombre par la mesure, par le calcul, et par leurs théorisations ; et n’est généralement évaluée que par elle-même, éprouvée que pour elle-même.
Avec le "numérique", elle revient là d’où elle est partie, son œuvre accomplie : de métastase en métastase, le chiffre a culturellement dévoré le monde.

[1C’était ici. Sauf qu’à l’époque je publiais sur blog.fr, qu’il y eut quelques réponses au "test" – blog.fr avait un petit côté communautaire –, et que lors de la disparition de la plate-forme, j’ai décidé de ne pas transférer les commentaires sur ledevenir.org.
Aucune des quelques personnes ayant réagi n’avait alors pensé ce que je pense, même de loin.

[2Toute vie est une progression, mais celle-ci n’est que dans un premier temps ascendante. Elle est ensuite la manifestation d’une volonté plus statique (où une éventuelle ascension résiduelle n’est plus due qu’à l’élan, ou bien à des poussées extérieures), et peut même devenir descendante à la longue. Nous ferions mieux de l’admettre pleinement !

[3Bien sûr, ce n’est là que la perception que j’ai de sa vie, mais des faits observables m’incitent à penser que je ne peux pas me tromper complètement. Cependant, c’est forcément une simplification, et même une réduction, car la réalité est toujours plus compliquée que la partie que l’on perçoit ou croit percevoir. Il est d’ailleurs fort possible que je perçoive bien le moins bon de son être, et mal le meilleur.

[4Comme on dit en France, et c’est adroit. « Entourage », c’est plus que « environnement humain » et plus souple que « tuteurage ».

[5Mais pas l’imaginaire sous-tendant notre civilisation, et c’est regrettable. Nos États modernes ne sont que les fragments épars d’un Empire technique et idéologique, à l’origine "occidental" mais devenu mondial, qui cherche aujourd’hui à s’incarner, à prendre solidement corps, par la grâce d’Internet et, plus généralement, du "numérique". Cet Empire, c’est notre civilisation.

[6Ou encore « la rue ».

[7(ajouté le 16 novembre) Sauf appliquées à la gestion des « ressources humaines » pour la production et la commercialisation. Au moins pour ce qui est de la psychologie.

 
 
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