Notes ouvertes

De la neutralisation d’un peuple

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dimanche 7 septembre 2008

Les chinois font tout plus radicalement que les autres, ou plus exactement les autorités chinoises d’aujourd’hui font ce qu’ont fait les puissants d’Europe un siècle auparavant, mais à une toute autre échelle. C’est vrai de l’industrialisation, c’est vrai de l’urbanisation, c’est vrai également de la… folklorisation ! Voici ce que raconte Sylvie Lasserre sur son carnet de reportage (sylvielasserre.blog.lemonde.fr) :

Pour les connaisseurs : Dolan Meshripi signifie meshrep de Dolan (si mes notions en ouïgour sont correctes). Les Ouïgours de Dolan vivent dans une région du Turkestan située entre Aqsu et Kashgar.

Quant aux meshreps, c’étaient des réunions traditionnelles de village où l’on chantait, dansait, festoyait, faisait des joutes verbales… Les meshreps, aux fondements de la culture ouïgoure, ont été interdits par le gouvernement de Pékin.

Ayant souhaité assister à un meshrep et ne sachant pas encore qu’ils étaient interdits, partout je me suis entendue répondre : ”Les meshrep ? Tu ne peux pas, c’est à la télé !” Eh oui, aujourd’hui les meshreps ne sont plus permis qu’à la télévision : sponsorisés par de grands groupes chinois qui se font ainsi de la publicité. Un par mois. A chaque fois dans une ville différente. A celui qui voudrait se plaindre de leur interdiction : ”Mais si cela existe ! Pourquoi tu en veux d’autres ?” Encadrement maximal.

Et voici l’illustration (Dolan Meshripi) :

"Dolan meshripi (CCTV dance competition)"

 
Plus loin Sylvie Lasserre dis aussi : « Il est vrai que les Ouïgours adorent chanter et danser. Dans la rue parfois, près des stands de vente de CDs, des hommes se mettent à danser spontanément, comme ça, pour le plaisir. J’ai remarqué ça aussi chez les Ouzbeks, leurs plus proches cousins en Asie centrale. »

Ailleurs, dans un autre post, elle raconte comment, en février 1997 à Guldja, suite à une manifestation pacifique pour l’égalité des droits entre hans et ouïgours, des centaines de personnes ont été tuées et des dizaines de milliers d’autres arrêtées. Depuis, on a guère dansé à Guldja.

Sur le terrain de la répression, on le voit, l’Etat chinois est donc également extrêmement radical. Mais il faut reconnaître qu’il obtient de bons résultats. Ainsi, pour un nombre non négligeable de chinois un bon ouïgour est un ouïgour mort ou qui danse sur une scène.

 

(Note ajoutée le 3 août 2009) Dans Le Monde Diplomatique de ce mois-ci (août 2009), un article de Martine Bulard dit :
« [dès le milieu des années 90] l’islam se politise : on voit se multiplier les meshrep, sortes de comités de quartier religieux qui parfois prennent des allures revendicatives… »

On peut imaginer des meshrep plus ou moins clandestins, politiquement instrumentalisés, historiquement et socialement coupés de la pratique traditionnelle du meshrep ? Mais peut-être, malgré tout, une saine tentative de renaissance culturelle ?
On peut aussi imaginer que l’article du Monde Diplomatique n’est pas dans le vrai.

Je ne sais pas. Je viens à l’instant de découvrir le site http://www.meshrep.com/ qui comporte une page définissant le meshrep. Il ne mentionne pas d’interdiction, je crois (je lis très mal l’anglais mais il me semble que je m’en serais aperçu si cette page parlait d’une interdiction des meshrep).

Le début de cette page :

Meshrep

« The word “Meshrep” conveys the meaning of “harvest celebration” held by peasants after seasons of hard work in the fields. It usually includes feast, single/group singing, music, dancing, joke telling, games, poetry reading, etc. It is held during the fall harvest in the villages across central Asia among Uighur, Uzbek, Turkmen and other Turkic peoples. »

L’image laisse imaginer une autre ambiance que la pauvre ambiance du spectacle montré par la CCTV (que ce soit côté scène ou côté public) !

 
(note ajoutée le 4 août) A la réflexion, je pense que toutes ces informations partielles et un peu contradictoires sont malgré tout essentiellement vraies, et mon impression est que le meshrep d’origine est mort en se divisant en deux, sa composante “fête” devenant spectacle et sa composante “assemblée communautaire” devenant réunion politico-religieuse. Mais s’il n’est pas mort depuis longtemps il peut encore renaître – lui, et le monde qui va avec.

 
 
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